Préambule
« L’horizon était barré par un banc de nuages noirs et cette eau, qui comme un chemin tranquille mène aux confins de la terre, coulait sombre sous un ciel chargé, semblait mener vers le coeur même d’infinies ténèbres. »
– Joseph Conrad-
Bientôt deux semaines…
Cela ressemble un peu à la frêle flamme d’une bougie ; qui tremblote au vent, vacille sans cesse et brille à grand peine. L’histoire d’une dernière étincelle, fragile, qui affronte une tempête en plein cœur d’une nuit de ténèbres.
Assis dans mon canapé, aux dernières heures du soir, j’ai l’impression qu’un vide immense se creuse jour après jour ; inexplicable, malvenu et injuste. À l’aube d’une nouvelle aventure et d’une compétition sportive – toutes deux importantes pour moi – je ne suis plus qu’une coquille creuse dépourvue de substance.
Je ne ressens pas de stress, ni d’excitation, à l’approche de mes échéances. Tout juste une profonde mélancolie m’habite parfois encore.
Ces sensations ne me sont pas étrangères, loin s’en faut ; mais je ne m’attendais pas à les recevoir en pleine figure à ce moment là.
En creusant un peu, il y a bien quelques facteurs externes qui peuvent les expliquer ; in fine ce n’est pas quelque chose que je fuis, au contraire. Je sais par expérience qu’il faut parfois accepter les tempêtes, encaisser, et rester concentré sur ce qu’il reste à faire.
De belles choses arrivent, et là dessus, je n’ai aucun doute.
S’il y a bien un processus que mes aventures m’ont enseigné, c’est celui de la résilience. Ce n’est pas dans le confort et la facilité que j’ai évolué ; d’ailleurs, qui serais-je devenu, si je n’avais pas tenu compte des épreuves et des leçons ?
Alors j’embrasse ce que je ne peux modifier, et continue mes derniers entraînements et les derniers préparatifs de mon expédition.
Très bientôt, je serai en chemin pour le Groenland.

« Mon beau navire ô ma mémoire / Avons-nous assez navigué / Dans une onde mauvaise à boire / Avons-nous assez divagué »
– Guillaume Apollinaire –
Aller de l’avant
« À deux cents mètres de la rive, le claquement des vagues contre mes flancs commence déjà à me terrifier ; je ressens la même montée d’angoisse que face au Yukon l’année dernière, ou peut-être même quelque chose de plus intense. »
La compétition du weekend dernier était une belle réussite. À la fois sur le plan sportif, mais aussi personnel, avec une très belle ambiance et d’agréables interactions humaines.
Le powerlifting a cette vertu de me permettre d’exprimer physiquement toutes mes émotions, de relâcher énormément de tension et de me vider l’esprit. Sur le plateau, sous la barre, il ne reste que l’essentiel : le moment présent.
C’est une discipline qui requiert un fort engagement physique et mental, et où le résultat se joue en l’espace de quelques secondes ; j’y retrouve du dépassement de soi, de la hargne, et une détermination sans faille.
Un peu comme lorsque je me retrouve piégé seul dans un col sous les bourrasques, sans visibilité, et avec pour unique salut de réussir à monter ma tente dans des conditions épouvantables.
Toujours est-il que nous sommes maintenant jeudi matin, et que j’attrape de justesse mon premier train ; s’ensuit un second, puis le premier vol depuis Paris vers Copenhague. Arrivé, je récupère mes trente-huit kilos de bagages, que je charge sur le dos et le torse, et marche une bonne vingtaine de minutes jusqu’à mon hôtel.
La soirée y est paisible, et je m’endors rapidement.
Dès le lendemain, je saute dans l’avion qui va m’amener à Nuuk – capitale du Groenland ; ça me fait bizarre, de monter dans l’appareil couleur rouge de Air Greenland. Ça fait un moment que je rêve d’y aller, bien que j’eusse préféré que la première fois soit pour en faire la traversée à skis ; ce que je n’ai, jusqu’à présent, pas pu réaliser.
Un jour, peut-être !

Le vol de cinq heures se passe plutôt bien, ou en tout cas, je ne le subis pas. Un second transport me fait arriver vers le Sud-Ouest, à Qaqortoq ; c’est un beau village côtier en plein essor touristique, où, de partout, les chantiers sortent de terre.
L’arrivée au dessus des terres inuits était nuageuse, mais j’ai quand même été assez surpris par la découpe imposante des bords montagneux, et l’étendue invraisemblable des fjords.
Dans le courant de l’après-midi, j’apprends que mon dernier vol est annulé en raison de mauvaises conditions météorologiques ; ça ne m’arrange pas vraiment, puisque je sais que je vais déjà perdre une journée.
Mon projet initial était de réaliser une boucle au départ de Nanortalik, en remontant vers le Nord en packraft dans un premier fjord, en enchaînant une traversée pédestre au travers des montagnes, puis en revenant par un second fjord à nouveau à bord de mon embarcation.
J’ai un budget temps maximum de quatorze jours pour réaliser la boucle, avec deux jours de sécurité inclus ; le décalage de mon dernier vol en retire un d’office, aussi, je commence à envisager une autre option.
Le taxi me dépose à un « airBnb » local et la nuit n’est pas totalement désagréable, malgré des voisins un peu bruyants.
Par contre les prévisions météo m’inquiètent un peu ; entre les nuages et le vent, je ne suis pas certain de décoller de Qaqortoq demain matin. Pire, vraisemblablement, je serai encore incapable de naviguer dès samedi, à nouveau en raison d’un vent trop fort.
J’ai un peu peur d’être coincé ici plusieurs jours, ce qui ruinerait entièrement mes plans initiaux ; dans l’urgence, j’improvise plusieurs itinéraires sur mon Gps, directement au départ de là où je suis en ce moment.
Plutôt que de perdre du temps bêtement, je choisis de construire autre chose ici-même, juste au cas où. L’idée me plaît.
Finalement, malgré un temps maussade, l’hélicoptère s’envole pour Nanortalik ; quelle expérience de découvrir l’endroit sous un rotor ! Proche de mon arrivée, j’ai la chance d’apercevoir la silhouette d’une baleine qui se déplace légèrement sous la surface, perpendiculairement à notre appareil, et qui soulève quantité d’écume dans son sillage.

L’après-midi est dédié aux achats de dernière minute, notamment une cartouche de gaz pour le réchaud, et des feux de détresse à main – seul rempart contre une mauvaise rencontre avec l’ours polaire, grand maître des lieux.
En effet, et même si les rencontres sont rarissimes, le risque demeure présent ; face à un super prédateur en capacité de chasser l’être humain, pas question de partir sans un minimum de contre-mesures.
Le « flare » en est une bonne, puisque l’association du bruit, de la lumière et de la brûlure au contact de l’animal est une excellente garantie de survie pour l’homme. L’arme à feu n’était pas une option, et le spray au poivre n’est pas trouvable semble-t-il.
Je repars du magasin et retourne à l’hôtel Kap Farvel où j’ai pris mes quartiers. La faute au vent et aux vagues qui en découlent, je ne partirai pas non plus demain matin ; me voilà contraint de changer mon itinéraire.
En lieu et place de la boucle, je choisis de réaliser l’aller-retour complet jusqu’au bout du fjord de Tasermiut, réputé comme l’un des plus beaux au monde.
Cela devrait me coûter dix jours de navigation pure, tout en conservant deux journées de sécurité jusqu’à mon vol retour.
Au petit matin suivant, pas de surprise, je suis bel et bien coincé sur mon île.
Les gros remous que je constate juste derrière l’hôtel ne m’inspirent pas du tout. Malgré tout, je vais gonfler le packraft un peu après treiz heures et tenter quelques coups de pagaie pour prendre confiance.
À deux cents mètres de la rive, le claquement des vagues contre mes flancs commence déjà à me terrifier ; je ressens la même montée d’angoisse que face au Yukon l’année dernière, ou peut-être même quelque chose de plus intense.
J’accoste ; je repars, reviens, et repars encore une fois.
La troisième fois est la bonne, et, toujours un peu peureux, je fais un petit tour de deux ou trois kilomètres avec une pause repas sur une plage face à Nanortalik.

De retour à l’hôtel, je croise John, un Canadien qui est venu effectuer des recherches sur les Saumons dans les rivières du Sud-Est du Groenland ; on a rapidement sympathisé ce matin au petit déjeuner.
Il m’a expliqué que le changement climatique a entraîné une reproduction particulière des espèces à certains endroits de la terre. En effet, habituellement, le saumon se reproduit dans une rivière dont il remonte le courant, puis, les nouveaux nés redescendent vers des eaux plus calmes et chaudes pour continuer leur croissance.
Ici, l’eau des fjords est glaciale, et parfois, les rivières sont plus chaudes et confortables ; aussi il est probable qu’à certains endroits, l’eau se soit suffisamment réchauffée pour que les poissons y demeurent plusieurs années, plutôt que de redescendre le courant.
John part faire des relevés dans le fjord de Tasermiut aujourd’hui même ; demain, ce sera à mon tour de m’y rendre par mes propres moyens.
Je suis encore très stressé, mais j’ai hâte de commencer. Comme à chaque fois, je suis convaincu que partir ne pourra me faire que le plus grand bien.
Partir
« Tout s’adoucit d’abord, puis, dans la pénombre, tout se meurt ; c’est ainsi, paraît-il, que naissent les étoiles. »
Dimanche matin, je retrouve John devant le buffet ; il retourne vers Qaqortoq ce matin par bateau.
Un peu avant neuf heures débutent mes préparatifs.
Je récupère mon packraft, la pagaie et la combinaison que j’avais stockés hier dans la laverie de l’hôtel ; je charge et fixe les sacs sur les ponts avant et arrière, attache la dérive et m’équipe. John vient encore prendre une dernière photo souvenir avant que je ne me mette à l’eau.
Un message pour mon routeur, Jonathan – qui est basé en Norvège et assure un suivi météo et sécurité pour cette expédition – et je m’élance.
Très vite, je contourne l’île du Nord vers le Sud.
Me voilà à voguer sur les vagues de l’Atlantique ! J’y suis enfin, et pour être sincère, je suis toujours assez angoissé. Néanmoins, la nécessité de garder le cap, de gérer mon équilibre et d’avancer de manière ferme et régulière sont des tâches qui permettent de faciliter ma concentration et d’atténuer les mauvaises sensations des premiers kilomètres.
Je me rends tout de même compte de l’engagement qu’impose ce trajet.
Sur un peu plus de huit kilomètres, je suis soit très loin des côtes et bien ballotté, soit plus proche, mais sans possibilité de gagner la terre ferme en raison des rochers qui plongent dans l’océan.
L’eau est glaciale, vraisemblablement autour des deux degrés ; je sais que malgré la combinaison étanche et le gilet de flottaison, au vu du très faible trafic maritime, je n’ai quasiment aucune chance de survie si je finis à l’envers.
Je tente d’occulter ça par l’action, et par la contemplation de l’environnement qui s’offre à moi.
Les montagnes alentour agrémentent les à côtés, tandis qu’au loin, quelques gigantesques icebergs flottent paisiblement – le blanc immaculé se détachant très nettement sur l’encre noire.
Me voilà à l’entrée du fjord de Tasermiut – démesuré, et superbe. Deux falaises, de part et d’autre, en gardent l’accès.

J’entre dans un monde qui m’est parfaitement inconnu, et l’excitation prend désormais le pas sur le stress. Heureuse coïncidence, le courant s’est calmé et je profite un peu plus de mon trajet.
Vers le Nord se dressent des pics immenses, lugubres et acérés. Petit à petit je prends la mesure de l’endroit, et des distances.
Lorsque je regarde face à moi, je suis intimement persuadé que trois petits kilomètres me séparent de la falaise que j’aperçois ; en vérifiant sur le Gps, je vois s’afficher plus de neuf kilomètres. Je prends une gifle.
Encore quelques encablures dans cette première journée, et passé quatorze heures, je trouve mon premier bivouac. Je dois avouer que la dernière heure a été pénible, entre le vent et les vagues ; il va falloir que je m’y habitue, car je ne pense pas que cela sera de tout repos les prochains jours.
Je trouve un bel emplacement en terrasse, avec un ruisseau à côté, et une vue somptueuse vers l’Est ; j’entrevois déjà les presque dix huit kilomètres de demain, au bout d’une ligne droite qui va certainement me paraître interminable.
Au delà, un groupe de sommets fort esthétiques me fait face. M’en approcher demain me fait très envie !
Je dispose mes affaires dans la tente et m’octroie une petite sieste sous le soleil ; lorsqu’arrive le soir, les nuages s’invitent à la fête, ainsi qu’une profusion de couleurs incroyables dans le couchant.
Le spectacle est éblouissant.
Le mélange de lueurs polaires, aux teintes d’abord pastels puis très vives, est parfait. Le ciel passe du gris au jaunâtre, puis à l’orange, au rouge vif, et enfin à une teinte rose du plus bel effet.

Non loin, un phoque nage et laisse régulièrement dépasser sa tête.
Je prends conscience de la chance inouïe d’être où je suis et de vivre ces instants si précieux !
Le lendemain vers sept heures quinze, l’alarme me sort de mes rêveries.
Le vent a cessé pendant la nuit, et tout est calme dehors ; très vite, tout est rangé et me voici assis sur un bout de caillou à dévorer mon petit déjeuner.
Lorsque je pars, le soleil est déjà présent et me fait un peu surchauffer sous ma combinaison étanche.
Je le pressentais, mais devoir naviguer en ligne droite dans un endroit aussi vaste est mentalement difficile ; j’ai peu de repères, et le temps s’étire à l’infini.
Mais le plus dur arrive, puisque je vais devoir traverser vers l’autre rive, située à plus de deux kilomètres de ma position ; en réalité, la traversée va se faire sur plus de deux heures, en tirant une longue diagonale en direction de Tasiusaq, un petit hameau perdu dans une anse légèrement excentrée du fjord.
Je dois me débattre comme un diable dans des courants toujours plus forts et face à des vagues de plus en plus puissantes qui viennent de part et d’autre de mon bateau.
J’ai l’impression de faire du surplace et de ne pas en voir la fin.
Ma concentration est extrême, et je ne peux plus faire de pause au risque de chavirer ; je dois rester calme et conserver du rythme et de l’équilibre, sans me relâcher.
En plein milieu de ma traversée, je ne veux pas penser à ce qui se passerait si je tombais à l’eau ; personne alentour, pas une âme, pas un rafiot.
Lorsque j’arrive enfin près du rivage, le vent de face se lève et vient contrarier le dernier kilomètre qui me reste à parcourir ; je déploie mes dernières réserves d’énergie, et enfin, je sors de l’eau face au hameau.
Une dernière contrariété vient entacher cette deuxième journée : le zip de mon sac de pont avant m’a lâché. C’est le deuxième, après celui qui m’a trahi au Yukon ; franchement décevant pour un produit spécifiquement dédié à des sorties exigeantes.
Fort heureusement, j’ai toujours un sac à dos inutilisé en stock ; il va astucieusement prendre place à l’avant, moyennant quelques tours de cordelette pour l’y fixer.
En attendant, je cherche encore un emplacement pour ma tente, dans des pentes légèrement abritées du vent d’Ouest ; je trouve mon bonheur sur un tout petit espace, derrière un rocher. C’est suffisant pour m’y installer.

Les prévisions sont mauvaises pour demain, avec de la pluie et des rafales de vent entre cinquante et quatre vint kilomètres par heure ; je sais donc que je vais devoir patienter un peu avant de continuer.
Le reste de la semaine s’annonce en revanche sous les meilleures auspices, avec du soleil et une bise faible. J’espère quand même que ma tente va tenir le choc ces prochaines vingt quatre heures, parce que je n’ai pas eu d’autre choix que de la poser perpendiculaire au courant d’air.
Ayant terminé de ranger mon fatras, je m’attarde un peu plus sur les alentours.
De l’autre côté, le très petit hameau de Tasiusaq est posé sur quelques pentes douces et rocheuses ; l’anse dans laquelle il est construit est vaste, et cerclée de belles montagnes, notamment celles que j’ai pu contempler hier et qui maintenant sont toutes proches.
Le coucher de soleil est une nouvelle fois magique.
Je suis content d’avoir pu déjà entrevoir l’Inlandsis – la calotte glaciaire – qui trône magistralement tout au fond du fjord de Tasermiut, et avoir eu un vague aperçu des monumentales cimes qui se dressent là bas au loin.
Je ressens quand même ce voyage bien plus intensément que les précédents, ou en tout cas, j’en ai l’impression. Pour le moment, je ne sais pas bien pourquoi ; peut-être simplement le décalage de ce que j’y vis avec ce que j’ai éprouvé avant d’y être ? Ou peut-être l’apparente hostilité des lieux, et la prise de risque acceptée en naviguant là où il ne faut surtout pas tomber ?
En tous les cas, je me souviens que ressentir une telle pression est à considérer comme un privilège ; c’est pour moi le signe d’une aventure qui s’annonce riche en émotions.
Le crépuscule arrive, le repas se termine, et ma main finit d’écrire ces quelques lignes entre deux gorgées de thé brûlant. Le sac de couchage m’attend, et je ne manque pas de m’y glisser en toute hâte.
Mardi matin, comme prévu, c’est une journée à l’arrêt qui m’attend.
Je traîne autant que possible avant de me lever pour soulager une envie pressante ; dehors, les nuages gris s’amoncellent déjà sur les reliefs. Leur danse langoureuse est annonciatrice de quelques gouttes de pluie qui, bientôt, vont arriver.
Mais avant, ils m’offrent un feu d’artifice de contrastes tel que je n’en avais pas vu depuis très longtemps.

Un large et puissant rayon de soleil transperce leur masse sombre et vient s’écraser sur Tasiusaq ; le décor prend des allures de fin de monde l’espace de quelques minutes, et j’en suis le spectateur unique et privilégié.
Puis, sans crier gare, la pluie s’invite, et je regagne mon abri. Je mangerai vers midi, en profitant d’une accalmie, assis contre un rocher qui me protège efficacement des rafales.
Au fil des heures, les averses et les bourrasques s’intensifient et renforcent définitivement la sensation d’hostilité que j’ai pu ressentir dans ces lieux.
Plongé dans mes pensées, je compte déjà une semaine passée dans ce voyage, et maintenant trois jours depuis mon départ de Nanortalik ; j’aurais pensé bien plus cogiter pendant ce laps de temps, comme à chaque nouvelle pérégrination.
Pourtant, en dehors de quelques bribes sentimentales ou sportives, il ne se passe pas grand chose dans ma tête qui vaille la peine d’en écrire les mémoires.
Je dirais que je me sens surtout apaisé.
Je reconnais volontiers ne pas apprécier une bonne partie des efforts que requièrent mes journées de navigation, bien qu’ils soient légitimes et nécessaires ; mais en revanche, je suis déjà éperdument amoureux des temps de bivouac.
La profusion de couleurs, les jeux des lumières et des ombres, le paysage, le clapotis de l’eau et le chant des oiseaux, tout m’enivre.
Au vu de mon état d’esprit deux semaines avant de partir, j’aurais cru me sentir plus tourmenté et pensif, peut-être ; au lieu de cela, et au lieu de me perdre complètement, j’ai immédiatement su me retrouver.
Un fort sentiment était né au Zanskar, il y a de cela un peu plus de dix ans maintenant ; celui de n’être nulle part à ma place, et de devoir sans cesse bouger pour tenter de la trouver.
J’aime rentrer et rester ; mais plus encore, j’aime partir.
En vadrouille aux quatre coins du monde, c’est bien dans ces seuls moments où je crois toucher au but, être enfin entier et à ma place. Oh bien entendu cela ne dure jamais plus de quelques secondes, mais c’est suffisant.
Comme ce matin au lever du jour ; comme au premier soir, quand le ciel s’est paré d’or et de rouge. Pour ces seuls instants, tout mon voyage avait déjà fait sens.
Chacun de mes choix, tout mon parcours, toute mon existence, ont conduit à cette exacte opportunité ; une nouvelle fois j’ai figé le temps, l’espace de quelques minutes d’éternité.

Je veux bien ramer encore et encore, dans cette réalité ou une autre, si c’est pour me confronter à pareille beauté.
Si j’y voyais des signes, je pourrais commencer à croire que ce voyage est l’allégorie d’une vie.
Je rame sans cesse sur des océans de vide dans une embarcation à l’équilibre précaire. Soumis aux tempêtes et aux courants contraires, je dois avancer sans perdre de vue le rivage. Une chute dans les abysses, et je me noie.
J’affronte des montagnes vertigineuses, raides et impitoyables. Leur difficulté n’a d’égal que leur hauteur, et chaque pas y est coûteux mais nécessaire. C’est pourtant de tout là haut que la vue est la plus belle, sans aucun doute.
Suis-je capable d’endurer autant d’épreuves sans en connaître l’issue ? Assurément.
Parce que je suis absolument convaincu que c’est une nécessité si je veux ensuite être récompensé de bonheurs infiniment plus grands.
Un rayon de soleil inattendu, une rencontre inoubliable, ou une nuit sous un ciel criblé d’étoiles valent toutes mes peines.
Le prix à payer pour graver ces instants dans les tréfonds de mon âme me paraît juste et équilibré.
Et cela me rappelle également qu’après l’orage viennent les beaux jours ; que la pluie est indispensable aux fleurs et aux plantes pour grandir ; que le vent emporte aussi vite et loin les nuages noirs qu’il les a amenés.
On ne peut pas choisir les événements qui s’abattent sur nos têtes, c’est ainsi ; mais on peut choisir de s’attarder sur leur pénibilité, ou bien sur l’espoir de jours meilleurs et sur les petites lueurs qui parfois viennent jaillir au milieu de toute cette noirceur.
Ce sont mes pensées du soir ; j’en laisse un peu s’envoler au gré des courants d’air, et je consigne le reste dans mon petit carnet avant de m’en aller dormir.
Au petit matin, j’ai l’intuition que la nuit a été glaciale. Le gel épais sur les alpages et la tente me le confirme ; j’ai beaucoup de mal à me réchauffer et à m’activer dans ces conditions.
Je laisse un peu le temps au soleil de sortir et de venir illuminer mon emplacement, histoire de soulager au moins mes pieds et mes mains ; c’est peu efficace, mais psychologiquement acceptable.

Dès la mise à l’eau, je sens que la journée s’annonce belle.
J’ai un peu moins de quinze kilomètres à parcourir jusqu’à ma destination, vers les fermes de Nuugaarsuk ; l’eau est calme et plate, et laisse miroiter les reflets du ciel et des reliefs.
En moins d’une heure, je me retrouve à pagayer face à l’Inlandsis ; tout au bout du fjord de Tasermiut, il s’érige en une barrière de glace infranchissable, mille cinq cent mètres au dessus de moi. Suspendu au dessus des eaux noires, sa couronne d’une blancheur immaculée brille au soleil du matin.
Une bonne partie de ma journée est passée à naviguer près de la côte, les yeux rivés sur les méduses et les algues qui dansent sous mon embarcation.
Bientôt, j’aperçois ma destination du jour. Sur les bords, d’innombrables moutons paissent en toute quiétude ; mon passage les surprends, ou les effrayent un peu, et je les regarde alors s’éloigner au son de leur clochette.
Plus j’approche de l’emplacement de mon camp, plus les montagnes se redressent et s’imposent. Je pressens que l’endroit s’annonce une nouvelle fois exceptionnel.
L’embouchure d’une rivière me signale l’arrivée ; j’accoste, sécurise mon packraft derrière des rochers, et remonte quelques dizaines de mètres pour m’établir dans les herbes rases.

Les buissons et arbres à baies approchent de l’apogée de l’automne, et gratifient la rétine de vastes taches d’orange et de bordeaux sur les sols alentour ; au dessus siègent les cimes enneigées, et par delà, l’azur parfait.
C’est un ravissement, peu importe où se perd le regard.
Non loin, je distingue nettement deux plantations de pinèdes ; c’est incongru au premier abord, mais je suis également à proximité de la seule forêt naturelle du Groenland, dissimulée des vues de l’autre côté de l’immense lac Tasersuaq.
J’y monte d’ailleurs marcher un peu, après avoir étalé toutes mes affaires pour les laisser sécher.
Je vais y passer une bonne demi heure, avant de retourner à mon emplacement.
Tout en préparant le dîner, j’écris ces quelques lignes sous un crépuscule envoûtant, froid et coloré ; et en allant me coucher, je note que le vent et les vagues s’apaisent sous la lune naissante.
Nous sommes jeudi, et il reste encore deux belles étapes pour toucher du doigt le fond du fjord.
La nuit a été rude, hivernale et douloureuse pour mon épaule droite ; l’inconfort est réel, mais cela fait partie de ces itinérances.
Je pars vers dix heures sous un soleil radieux, et rapidement, j’ai trop chaud. Les flots, eux, sont paisibles, et j’avance sans encombre ; en quelques coups de pagaie, je suis de nouveau face à la calotte glaciaire.
Massive, imposante.

Je commence à découvrir également les plus vertigineuses montagnes du secteur ; elles semblent avoir été taillées à la hache par des géants d’un autre âge. Aussi belles qu’impitoyables.
J’entends soudain un fracas derrière moi ; surpris, je me retourne en vitesse, pour découvrir qu’un phoque est venu pêcher dans mon sillage. À peine je regarde à nouveau devant, qu’un autre sort la tête de l’eau.
J’ai l’impression étrange de voguer au dessus d’une présence invisible, mais permanente ; aveugle, je ne peux que la ressentir, sans jamais vraiment pouvoir la saisir.
En dehors de ces brèves rencontres, il n’y a aujourd’hui plus aucun humain, et plus aucun bateau. Je suis seul, dans un cadre idyllique ; en mouvement au cœur de l’immuable, je termine ma journée sur les berges, à l’entrée d’une vallée gigantesque.
J’ai beaucoup de mal à remonter les pentes, mais j’y parviens et trouve un bel emplacement.
La vue sur le fjord et sur les cimes est splendide ; en terme de décor, c’est probablement l’un des plus beaux bivouacs de ma vie.

Le petit couac, c’est de devoir aller chercher de l’eau très loin de ma position ; devoir marcher une vingtaine de minutes dans ce terrain de roches et d’arbustes, de racines et de buissons tous azimuts, est un exercice pénible.
Je me dis que c’est la rançon à l’ambiance fabuleuse que j’ai ici.
Je profite du soir pour refaire le point sur la météo, qui visiblement s’annonce toujours bonne pour les jours à venir ; la nuit, elle, s’annonce toujours glaciale !
Et au réveil, les frissons et le givre à l’extérieur confirment ma prévision.
Malgré tout, j’ai bien dormi, en tout cas jusqu’à quatre heures trente environ ; après, le froid et l’absence de fatigue ont rendu le sommeil plus léger et aléatoire.
Je n’aurais pas la chance de voir le moindre rayon ce matin, étant bien trop collé aux immenses reliefs qui dominent mon camp ; transi, je termine de jeter mes affaires dans les sacs et de rejoindre les bas pour commencer à naviguer.

La journée sera très brève, puisque désormais, seuls douze kilomètres me séparent de la fin, aux portes de la Klosterdalen, une magnifique vallée ; aux pieds du Ketil également, le sommet emblématique qui m’a donné l’idée du nom de cette expédition.
Les trois heures de navigation déroulent lentement et sans encombre ; l’ambiance se fait plus solennelle à mesure que je m’approche du but.
J’ai la sensation permanente d’avancer vers le bout du monde, vers la dernière frontière ; de chaque côté, le Tasermiut est encagé par des roches noires majestueuses, et au fond se dresse un ultime rempart.
L’Inlandsis me barre la route ; je ne peux aller plus loin.
Sur ma droite, une rivière tombe en cascade ; c’est là que je choisis de stopper. Je fais quelques auto-portraits dans ce décor invraisemblable, puis remonte à pieds vers la vallée.
Tout ce qui tombe sous mon regard est saisissant de beauté.
Devant, les herbes jaunes et blanches éparses se fondent dans les buissons et les arbres rachitiques qui tirent tous au rouge d’automne ; à droite, Ketil et ses deux mille mètres d’altitude, et son imposante face Nord incroyablement lisse, sur laquelle la neige peine à demeurer ; dans le fond du vallon, d’autres montagnes me guettent, toutes plus acérées les unes que les autres.
Mon camp est dressé dans cet endroit qui est définitivement l’un des plus beaux que je n’ai jamais vu.

Tout n’y est que démesure et poésie, jusqu’à la rivière qui traverse toute la vallée pour venir retomber brutalement dans le fjord.
Je crois qu’aucun mot, ni aucune photographie ne saurait rendre justice au lieu ou à ses dimensions. Il faut le voir, mais surtout, il faut le vivre.
En revanche, je ne crois pas que cette vue se « mérite » ; après tout, quel mérite y-a-t-il à être ici ?
Dès lors qu’il faille une ressource en temps, en argent et en matériels pour être là, je ne vois pas bien où se trouverait le mérite. Je ne crois pas qu’il y ait du mérite dans ce qui s’achète, tout du moins, c’est mon avis.
Je pourrais en revanche arguer du fait que venir en bateau, guidé et choyé, et voir le même endroit d’un oeil confortable et consumériste, cela retire assurément une grande valeur à l’expérience ; pour moi, cela n’a aucun sens.
Cela ôte les dividendes de l’effort, qui – sans devenir les lauriers de la gloire – apportent toutefois une immense fierté, et une forme de récompense ultime aux jours et aux nuits passés en autosuffisance ; ce style d’itinérance a cela de merveilleux qu’il offre à la fois le dur labeur et le doux réconfort, parfois – d’ailleurs – au cœur de la même et unique journée.
Personnellement, il n’y a que comme ça que je peux vivre et ressentir pleinement l’expédition. En quittant Nanortalik sur ma frêle embarcation, en bravant les vagues et les vent, au terme de dizaines d’heures de navigation et de milliers de coups de pagaie, chaque kilomètre et chaque jour gagnés en toute autonomie.
Par un effort constant, dans la lenteur, l’inconfort et la résilience, je progresse et grave chacune de mes étapes dans la rétine et la mémoire.
C’est de cette manière que je suis arrivé là où j’en suis aujourd’hui, et de cela, j’en suis particulièrement fier.
Et comble du luxe : là où je me trouve, je m’y trouve parfaitement seul.

J’ai quand même le souvenir d’un récit de voyageur solitaire tombé sur un ours polaire dans cette vallée de Klosterdalen, en plein brouillard ; sans arme, sa fuite et son évacuation sont restées dans un coin de ma tête.
J’en profite à cet instant pour souligner que mon seul filet de sécurité est troué : mes fusées de détresse sont restées au port. J’ai oublié de les ranger dans mon sac en quittant le magasin…
En marchant un peu pour aller voir l’Inlandsis de plus près, je me contente de me rappeler qu’un rocher n’est ni supposé marcher, ni grogner…
Le cadre a beau être somptueux, je pense être dans l’endroit le plus à risque pour une mauvaise rencontre. La Klosterdalen débouche d’ailleurs sur d’autres fjords glaciaires à l’Est, et dans des zones plus fréquentées par les ursidés.
Après quelques photos de plus, je décide de regagner la tente.
Ma stupidité naturelle me pousse à sauter d’un petit rocher, sur un terrain que j’estime sûr ; il n’en est rien, mon pied gauche prend un angle improbable à la réception, et je me retrouve à traîner une entorse à la cheville au point le plus distant de mon voyage. Merveilleux.
La fin d’après-midi passe très vite, et la lumière décroît rapidement.
Je fais encore beaucoup d’images, prépare le repas et termine d’écrire, alors que l’obscurité s’installe. L’ambiance change alors radicalement, et devient peu à peu oppressante.
Les nuages virent au rose, puis au gris, et au noir.
Tout s’adoucit d’abord, puis, dans la pénombre, tout se meurt ; c’est ainsi, paraît-il, que naissent les étoiles.
Revenir
« Sur ces valises immatérielles, je laisse toujours attaché un petit bout de qui je suis.
Qui sait ? Un jour peut-être quelqu’un retrouvera tous ces fragments et saura en faire quelque chose. Peut-être même que ce sera moi, dans une prochaine vie. »
Samedi matin, je me réveille douloureusement d’une nuit sans sommeil ou presque.
Sans trop de suspense, j’ouvre la tente et découvre le sol entièrement blanc ; je ne me fais toujours pas aux températures négatives, qui continuent de cisailler mon moral en même temps que mes mains et mes pieds.
Je laisse les premières lueurs éclairer autant que possible les zones les plus basses du relief, et un peu avant onze heures, je retourne à l’eau.

Je mentirais si je disais que débuter le chemin du retour, et laisser derrière moi tout cet environnement incroyable ne me faisait rien ; je fais mes adieux aux falaises et aux glaces, car je doute d’avoir encore l’occasion d’y revenir, en tout cas dans cette vie.
La pleine lune a entraîné un changement de marée que je n’avais pas anticipé ; aussi ai-je fait tout l’aller accompagné par la marée montante, qui désormais – et de manière opportune – est descendante dès le petit jour.
Cela fluidifie la navigation, et durant la première heure et demie, j’avance vite et sans trop d’effort.
Le vent de face qui se lève ensuite m’obligera à dépenser plus d’énergie jusqu’à retrouver la zone de bivouac que j’ai quittée hier matin.
Je choisis toutefois de ne pas m’arrêter exactement au même emplacement, mais de tenter de trouver une place à l’entrée d’une vallée située juste un kilomètre avant.
J’avais vu en partant hier que l’endroit semblait d’une beauté folle, avec une vue dégagée sur un cirque de montagnes grandioses ; j’ai eu l’oeil.

Mon packraft attaché dans les arbres situés juste au dessus du niveau maximum de l’eau, je remonte péniblement mon matériel sur les pentes supérieures. Je pose la tente sur une belle terrasse au dessus du fjord, et en dessous des éminences grises qui me toisent de toute leur hauteur.
Dans l’après-midi, quelques nuages commencent déjà à s’amonceler. La météo annonce quelques gouttes demain, et pour une fois, j’espère qu’elle se trompe.
Je profite encore des heures de jour pour faire la sieste sous la toile, quand j’entends soudain siffler non loin ; une fois, puis une deuxième, je suis maintenant sûr de ne pas rêver.
Je vois arriver un jeune homme – local, visiblement – qui semble intrigué par ma présence ; nous échangeons difficilement quelques très brèves politesses en anglais, puis il remonte vers les rochers situés au dessus de mon camp.
J’y avais vu un peu plus tôt un sac et des affaires sous une bâche, aussi me dis-je qu’il semble venir pour les récupérer.
Je le vois redescendre sans le matériel.
Intrigué, je le regarde repartir vers le bas, et le suis à distance ; je m’aperçois qu’un bateau est amarré, et qu’une autre personne l’y attend. Il ne faut pas longtemps pour que trois silhouettes arrivent de la vallée située dans le cirque montagneux, et redescendent elles aussi vers l’embarcation.
Je constate qu’eux avaient bien leur « filet de sécurité » car ils portent une arme à feu rangée dans une housse ; je m’enquiers de leur itinéraire, et de l’éventuelle présence du super prédateur. Ils n’ont rien remarqué sur leur parcours.
En les regardant s’en aller et disparaître rapidement dans le lointain, je ne peux m’empêcher de me rappeler mon angoisse de la veille.
Je n’ai pas de fusil, pas même mes précieuses fusées à main ; et je n’ai pas la garantie qu’aucun ours ne traîne dans ces vallées. Pire même, je me rends compte que le vent m’est défavorable, puisqu’il emporte mes odeurs dans la direction des combes, et que les randonneurs ont apporté leurs odeurs vers mon camp.
Connaissant vaguement la précision et la qualité du flair de l’ours polaire, je m’imagine déjà qu’il a pu les suivre à distance, et qu’il pourrait maintenant être curieux de savoir ce qui se trouve au bout de sa truffe à quelques kilomètres de là.
Et à l’extrémité de sa piste, il n’y a guère que moi.
J’essaie de chasser les idées de danger de ma tête en contemplant le merveilleux coucher de soleil, et les contrastes délicieux qui s’installent de part et d’autre de ma position.
Juste avant que les couleurs ne s’effacent, le ciel s’embrase une dernière fois de rouge et de rose. L’instant est empli de magie, et me laisse bouche bée.

Le lendemain, le temps a changé, et le ciel est gris et triste.
Par précaution, et bien que je n’aie pas l’impression d’une averse prochaine, je plie et range rapidement toutes mes affaires, avant de les jeter sous un grand rocher abrité situé tout près.
J’y reste aussi, caché du vent, au moins le temps de manger et d’enfiler ma combinaison.
À neuf heures trente, je suis assis sur mon siège, et donne les premiers coups de pagaie. Je remercie une nouvelle fois le hasard d’un calendrier que je n’avais pas anticipé, car la marée descendante facilite mon avancée.
Avec une moyenne autour des cinq kilomètres par heure, la différence est palpable.
Il y a le sens du courant, bien entendu, mais je pense qu’un autre facteur est entré en jeu : je suis sur le retour.
J’ai ressenti une forme de finalité en arrivant au pied du Ketil, que j’ai pris pour une sorte d’objectif accompli ; et maintenant, j’en ai un autre, celui de retourner à Nanortalik.
C’est dans ces moments qu’une dualité comique s’installe ; d’un côté je vais presser le pas pour rentrer, pour « réussir » à atteindre le point final de l’expédition, et d’un autre, je n’ai aucune envie de finir.
Je dois reconnaître que la coexistence de ces sentiments est désormais présente à chaque fin de voyage.
Je trouve cela intéressant, car j’estime qu’elle symbolise parfaitement mon existence.
Pour quelles raisons aurais-je envie de rentrer ?
Pour retrouver un travail sans saveur, une routine fade, une socialisation proche du néant, et, plus généralement, l’absence quasi totale d’événements suffisamment forts pour réveiller mon âme ou pour constituer le sel de ma vie ?
Mais il y a aussi le bonheur de retrouver mes proches, des projets qui me tiennent à cœur, une pratique sportive et compétitive qui me procure bonheur et sensations fortes, et d’autres petits détails que j’apprécie dans le confort de mes habitudes.

Il reste une chose que je touche souvent du doigt ces dernières années, spécifiquement au cours de mes aventures.
Cette sensation de devoir tout le temps et partout être obligé de tenir un rôle, et de porter un masque ; dans les interactions du monde réel, et dans le virtuel.
Paraître, pour être.
Je m’y plie toute l’année et dans chaque circonstance qui l’exige ; je crois que c’est un ancrage sociétal absolu, et que nous le faisons tous, consciemment ou non.
C’est très humain et très commode de changer de visage en fonction de ce que l’on cherche à renvoyer ; le sérieux face à l’employeur, le modèle face au conjoint ou aux enfants, le sourire dans le supermarché ou la boulangerie, l’agacement dans les embouteillages, ou la joie désinhibée dans une soirée entre amis.
À chaque nouvel événement sa nouvelle façade ; parfois nous la choisissons, et parfois nous la subissons.
Pourtant, une fois loin de mon téléphone et loin des gens, lorsqu’il ne reste plus personne d’autre à convaincre ou à impressionner si ce n’est moi-même, j’éprouve un grand soulagement à tomber tous mes déguisements. Porter des masques me dégoûte.
J’en viens à me demander comment font les gens qui ne peuvent jamais se retrouver entièrement seuls avec eux-mêmes pour supporter de ne jamais enlever leur maquillage.
En tous cas, face à l’aventure, il n’existe aucun artifice.
On ne peut pas travestir nos peurs, pas plus qu’on ne peut feindre la plénitude.
Il me semble l’avoir souvent évoqué, mais à mon sens, ces expériences singulières offrent une simplicité complète et une réalité intacte.

En expédition, je ne peux nier que je me sens bien plus connecté qu’avec n’importe quel écran sous les yeux. L’introspection y est profonde et sincère, et seuls des sentiments authentiques peuvent jaillir des profondeurs de mon être.
Je pars finalement pour fuir toutes ces personnes que je ne suis pas, et pour retrouver qui je suis véritablement.
En tout état de cause, me voilà bientôt arrivé au terme de ma journée.
Je retrouve mon camp d’il y a trois jours, toujours aussi spacieux, et le lac situé un peu au dessus, toujours aussi joli.
Le soleil revient péniblement chasser les nuages au fil des heures, et j’ai alors l’idée un peu saugrenue d’aller me baigner dans la rivière située en contrebas ; l’eau y est absolument glaciale, mais ce n’est pas si désagréable.
C’est un peu l’expérience inverse de mon séjour dans les Onsen japonais, où j’avais l’impression d’être un œuf en cuisson lente ; là j’ai plutôt la sensation de cryogéniser mon corps.

Après cette délicieuse parenthèse sensorielle, ma soirée comporte une activité ludique improvisée ; j’ai décidé de tenter de ramener deux moutons perdus de mon côté de la rivière vers leurs congénères, sur l’autre rive.
Façon chien de troupeau, je passe quinze minutes à courir en cercles dans un terrain jonché de rochers et de buissons, avec ma cheville gauche instable qui de temps à autre me rappelle à l’ordre.
Après les avoir suffisamment rapprochés du pont et les avoir fatigués, je vais ouvrir la porte de l’enclos ; encore quelques sprints bien violents dans les collines, et j’arrive à leur faire franchir la rivière.
Je referme le portique derrière eux, avec le sentiment d’un travail bien fait. La nuit s’avance déjà, parfaitement claire et froide, et il est l’heure pour moi de partir me coucher.

Lundi arrive, après un repos passable, et un lever du jour dans une gangue de glace.
Contrairement à mes prévisions météorologiques, il n’y a quasiment pas de vent ce matin ; c’est plutôt une bonne nouvelle.
Il n’empêche que les deux ou trois premières heures commencent à m’être réellement pénibles à cause du froid mordant ; cela fait partie de l’aventure, alors je l’accepte volontiers, mais cela reste une petite torture quotidienne.
Au moins le ciel est limpide, et le fjord, calme.
Du moins, il en est ainsi pendant une vingtaine de minutes ; car une fois sorti de la zone où j’étais installé, je me retrouve à pagayer dans un courant de plus en plus fort, avec des vagues de plus en plus grosses qui viennent attaquer mes flancs de manière anarchique.
Le vent est levé, et je suis dans une zone d’eau libre assez éloignée de la rive pour environ trois kilomètres ; je me fais très vite dangereusement malmener par l’avant et le côté, mais le packraft tient bon.
Je songe d’abord à m’orienter à quatre vint dix degrés vers ma gauche pour recoller le bord, mais l’orientation du courant m’en empêche. La puissance de l’onde me secoue déjà bien alors qu’elle suit mon sens de progression ; je crains qu’en tournant, une ou deux vagues consécutives suffisent à me retourner.
Je serre les dents, mais j’avance en ligne droite sans jamais ralentir ni relâcher mon corps.
Tous mes muscles se tendent, mes adducteurs poussent sur les parois, mes abdominaux encaissent, et mon dos et mes bras donnent la puissance nécessaire à ma fuite en avant.
Je me répète en boucle et à voix haute un mantra simple et efficace : tout va bien, le bateau est stable, je suis solide, et il n’y a aucun risque. Le discours positif est un élément indispensable à la préparation mentale face à ces situations ; lorsqu’il est crédible et maîtrisé, il permet de retrouver son ancrage et d’éviter de laisser l’émotion dévorer la raison.
J’arrive bientôt à la terre ferme ; j’ai déjà anticipé la fin de ma journée, car il me semble improbable et totalement déraisonnable de continuer sur plus de dix kilomètres dans ces conditions – qui d’ailleurs ne font qu’empirer.

J’envisage de sortir, et soit de m’arrêter, soit de charger mon packraft sur le dos et de terminer à pied jusqu’à rejoindre le hameau de Tasiusaq ; une vérification sur le Gps me fait dire que ce sera long et désagréable, mais pas impossible.
Pourtant, dans un coin de ma tête, et malgré les flots déchaînés, je me dis qu’il est possible de continuer dans une relative sécurité.
J’ai avancé de près de six kilomètres en une heure et demie, dans des circonstances compliquées ; alors je pense qu’en restant à distance raisonnable de la berge, il m’est possible de tenter d’ajouter de la distance, et, dans le pire des cas, de quitter l’eau et de terminer à pieds.
Je continue donc après ma courte pause.
Très vite, je constate que les courants sont de plus en plus violents et que le vent va continuer de faire grossir les vagues.
Quelque temps après, me revoilà dans une zone bien éloignée de la côte.
Je me fais méchamment secouer ; plusieurs fois, je sens le packraft sauter sur la lame d’eau, retomber et redécoller immédiatement. L’angoisse ne me quitte pas, et je continue à parler aux éléments à haute voix.
Pour une fois je n’ai pas l’envie de chanter.
Lorsqu’arrive l’entrée vers l’anse de Tasiusaq, je sais déjà que l’épreuve va devenir dantesque et risquée.
Le mélange des courants océaniques qui entrent dans le fjord, de la marée et des vents à cet endroit est particulièrement effrayant. Je vois l’écume blanche s’envoler sur les parois rocheuses, dans un fracas de tous les diables.
Le dernier kilomètre se fera loin de tout, et je n’ai aucun droit à l’erreur.
Si je tombe ici et maintenant, je n’ai aucune chance de survivre.
Je chasse rapidement cette idée, et déploie tout ce qu’il me reste de concentration et d’énergie pour réussir ma traversée ; j’y parviens, très fatigué, mais aussi très heureux d’avoir affronté ce qui m’a semblé être un rite de passage décidé par d’étranges divinités.

Je retrouve mon camp, et y pose ma tente ; le soleil revient et me permet de disposer toutes mes affaires pour les faire sécher un peu. En ce qui me concerne, je m’allonge à même le sol caché derrière un rocher qui me protège du vent ; en quelques secondes, je m’endors du sommeil d’un mort.
Au final, j’aurais réalisé mon trajet d’un peu plus de seize kilomètres en trois heures trente ; j’en reste estomaqué, tant j’ai dû me battre pour chaque mètre dans cette journée infernale.
Vers dix sept heures, et même si le froid est bien là, le vent d’Ouest qui me traversait le corps s’en va doucement.
Comme un rituel immuable, je pars trouver un caillou en hauteur, et m’y assois face au soleil couchant. Je vais y demeurer un moment, le temps de voir le paysage se changer sous mes yeux, de préparer mon dîner et de déposer mes pensées sur les pages de mon carnet.
Depuis maintenant près de dix jours, j’ai la chance d’avoir pu prendre tous mes repas hors de la tente ; c’est plutôt surprenant et bienvenu, au regard de la réputation capricieuse de la météo locale.
Ce soir, quelque chose en moi a changé, sans vraiment que je m’en rende compte.
Je me suis retrouvé deux heures durant à mettre en ordre toutes mes idées à haute voix ; je n’ai souvenir que de très rares occasions où cela est arrivé, et ce fut toujours extrêmement bref.
Mais là, ce n’est pas le cas.
Je laisse les événements les plus intimes dans le secret des lignes que j’ai rédigées et que je ne porterai pas en public ; non que ce soit scandaleux ou contraire aux lois ou aux mœurs, simplement, il s’agit d’une part de mon histoire qui n’a pas vocation à être connue de tous.
Un point que je peux évoquer, tout de même, concerne mon rapport à ce qu’est un « voyage réussi ».
J’ai l’impression que depuis quelques années et de manière systématique, cela implique nécessairement que j’en revienne physiquement épuisé et mentalement détruit ou presque.
Je sais avoir tendance à mesurer mes rêves sur l’échelle des émotions qu’ils procurent ; en soi, ce n’est ni négatif ni délétère, au contraire. Mais je crois que c’est aussi la raison qui me pousse à envisager des aventures engagées, dans lesquelles je dois puiser dans toutes mes réserves ; quitte à revenir avec un corps en lambeaux, et un esprit brisé.
La somme des ravissements et des bonheurs engrangés dans ces fantastiques espaces de vie n’a d’égal que la terrible dépression qui me ronge à peine revenu en France.
Certainement qu’en échange de pouvoir me tenir fièrement debout quelques minutes face aux merveilles de l’univers, je dois ensuite poser genou à terre le reste du temps, en tout cas jusqu’au prochain départ.
Et probablement que les larmes de joie qui s’écoulent ici finiront encore par se noyer dans mes rivières de vague à l’âme.
Je dois aussi avouer que j’ai pris conscience que vouloir partir pour trouver ce qui me manque n’était pas réaliste.
Je m’en vais bien davantage pour me séparer de quelques morceaux de moi-même, que pour récolter quoi que ce soit.
D’ailleurs j’ai continuellement l’impression d’être encore et toujours incomplet ; comme un très grand puzzle un peu désordonné, duquel on retire à chaque occasion une pièce ou deux. De temps à autre, j’arrive à en remettre l’une ou l’autre, mais jamais je n’arrive à en faire quelque chose de final ni d’harmonieux ; c’est peut-être d’ailleurs l’essence de ma quête intérieure, de vouloir sans arrêt redevenir complet.
En tous cas, je sais qu’à chaque fois que je pars réaliser un rêve, je dépose un fragment de mon âme avant de rentrer.
Ce sont parfois les bagages encombrants de mon passé, les nuages noirs qui flottent au dessus de ma tête. D’autres fois, ce sont juste des bribes de l’homme que j’étais ; quelques sentiments qui n’ont plus assez de place pour exister ou des pensées devenues indésirables.
Et sur ces valises immatérielles, je laisse toujours attaché un petit bout de qui je suis. Qui sait ? Un jour peut-être quelqu’un retrouvera tous ces fragments et saura en faire quelque chose. Peut-être même que ce sera moi, dans une prochaine vie.
Cette réflexion déclamée face aux dernières lueurs vient conclure cette longue et nécessaire méditation.

Je regagne mes quartiers et m’endors, soulagé.
À deux jours de mon point d’arrivée, la météo semble se compliquer à nouveau ; ce matin encore de la pluie est annoncée dès le midi, accompagnée de vent.
Mon problème est la possibilité que la perturbation puisse avoir de l’avance.
En effet, il s’agira d’être absolument certain de garder un créneau de sécurité d’au moins une à deux heures dans le début de ma progression, car je dois sortir de l’anse de Tasiusaq dans la zone la plus exposée du fjord, et traverser ce dernier.
Comme au deuxième jour de ma navigation, cela représente un engagement réel, puisqu’une fois à égale distance des deux berges, j’aurai environ un kilomètre et demi de chaque côté de mon embarcation ; autant de dizaines de minutes à essayer de retourner à terre sans chavirer, si les vagues et le vent s’en mêlent.
À une telle distance de la rive, je prends un risque létal si je calcule mal l’arrivée du mauvais temps et me fais surprendre ; une fois de plus si je me rate, c’est la fin.
Je passe la tête hors de la tente : ni pluie ni vent à l’horizon, seulement les nuages gris. L’eau semble également plus paisible que la veille.
Les premiers rayons font rougir le ciel avec une intensité folle ; quelle vision onirique !
J’ai très vite fini de tout ranger, et juste après neuf heures je prends congé de mon camp.
Immédiatement, je trouve du rythme et un cap fixe pour rejoindre le côté opposé du fjord, dans une interminable diagonale de plusieurs kilomètres ; la météo est avec moi pour le moment, et me laisse la marge suffisante pour le faire en sécurité.
Arrivé de l’autre côté, les premières gouttes arrivent.
La lassitude me gagne vite, entre la grisaille et l’absence de repères visuels pour confirmer mon avancée.
J’en termine rapidement malgré tout, alors que l’ensemble des reliefs est pris dans les volutes grises et noires ; j’ai encore le temps de poser la tente et d’y ranger mes affaires avant la première averse.
Ce n’est que le début de l’après-midi, mais je suis calfeutré dans mon abri ; aujourd’hui, j’ai vraiment le cafard.
La conjonction de la météo, l’approche de la fin du voyage et les relents de mes pensées d’hier me sapent le moral. Je rallume mon téléphone, et j’en profite pour écouter de la musique ; sans masquer les claquements des gouttes de pluie sur la toile extérieure, cela a tout de même le don de me détendre.
Vers dix huit heures trente, aucune accalmie ne se profile ; pour la première fois depuis près de dix jours, je prépare mon dîner sous abri.
Finalement, environ une heure plus tard, je peux enfin sortir profiter un peu des dernières lueurs du jour ; cela me fait beaucoup de bien, et casse la morosité qui s’était doucement installée.

Je n’ai pas vraiment le cœur à écrire, cela dit.
Toutefois, en lieu et place, et comme la veille, je me surprends à verbaliser mes pensées dans un très long monologue exprimé face au vide.
Je pense qu’il restait quelques non-dits qui n’avaient pas pu être exprimés plus tôt. Des vestiges cachés, et des secrets enfouis.
L’exercice est bien plus difficile à encaisser qu’hier; c’est suffisamment puissant pour faire remonter des souvenirs douloureux et des périodes très sombres de mon passé.
Je regarde l’eau presque noire sous mes pieds ; j’ai la désagréable sensation de plonger dans des abysses insondables. Chaque phrase, chaque débris qui s’échappe m’entraîne de plus en plus vers le fond ; je continue, malgré tout.
Jusqu’à ce que ma gorge se serre tant qu’aucun son n’arrive plus à en sortir ; jusqu’à ce que je me sente entièrement vide, expurgé d’un mal qui jusqu’alors n’avait jamais pu être identifié ni extériorisé.
Je reste debout sur mon rocher, dans un silence sépulcral et une obscurité quasi totale.
Le clapotis répété des vagues me déclenche un bref fou rire, lorsque j’imagine ce bruit comme une sorte d’applaudissement qui viendrait clore mon petit spectacle improvisé.
C’est plutôt cocasse, il y a quelques minutes encore, j’avais l’impression de me noyer sous ces mêmes vagues, d’être submergé.
Je regagne mes pénates, et me glisse dans le duvet. Cette soirée était maussade, pénible et glaciale ; dedans comme dehors.
Le jour se lève, et moi aussi.
Une toute dernière fois, je replie et enroule mon couchage, tombe la tente, et enfile ma combinaison étanche.
Une toute dernière fois, je fais mes sacs, détache les amarres du packraft, et allume mon Gps.
Et une toute dernière fois, je regarde disparaître peu à peu mon bivouac, et s’effacer les reliefs qui jusqu’ici m’ont accompagné et tant fasciné.
Rapidement, je suis sorti du fjord et revenu à l’océan ; je me retourne encore pour saluer les montagnes, puis prends le cap de Nanortalik.
Les vagues sont plus paisibles qu’à l’aller, mais le vent s’est levé ; je sens que la fin ne sera pas de tout repos.
La demi-heure qui suit me donnera raison.
L’Atlantique s’agite, et, lorsque je bifurque plein Nord en direction de Nanortalik, je sais que je vais devoir me battre et donner ce qu’il me reste d’énergie pour avancer.
Les vagues deviennent rapides et parfois imposantes, leur rythme est saccadé et imprévisible ; je suis ralenti par les bourrasques, et secoué par les flots qui commencent à bien se déchaîner.
À grand peine j’arrive à hauteur de l’extrémité Est de l’île, et parviens à me faufiler vers le versant Nord.
La navigation y redevient plus facile.
En peu de temps, je dépasse l’héliport et arrive en vue de l’hôtel Kap Farvel et de ses bâtiments bleus.
Juste avant, je vois quelques têtes curieuses d’enfants regarder par les fenêtres de l’école ; je leur adresse un salut vigoureux, et quelques centaines de mètres plus loin, je viens m’échouer à mon exact point de départ.
À peine une heure plus tard, je suis changé et douché, et tout mon matériel est trié et disposé à sécher.
Je me reconnecte au « monde » en rallumant mon téléphone, et donne quelques nouvelles.
En quelques messages, je sens déjà un blues immense me gagner.
Je n’ai qu’une envie : couper le contact, remonter dans le packraft et repartir très vite et très loin.
Je me souviens de mes pensées quelques jours auparavant, notamment celles sur ma façon singulière d’évaluer la qualité de l’aventure à l’aune de la déprime post-expédition ; comme c’était vrai !
Ce n’est pas grave ; il n’est rien que le temps ne saurait effacer.
Rentrer
« Une cohorte de sensations physiques et de chocs émotionnels, qui ne s’effacent pas à la seule action du temps qui passe.
Je crois que c’est ça, finalement, que j’appelle « minutes d’éternité ». »
Une journée.
C’est le temps qui reste encore à ma disposition pour conclure ce voyage.
Entre le tri et le rangement du matériel, le repos, et les repas, je vais me garder deux heures pour délier mes jambes et aller marcher sur le flanc Ouest de l’île.
Malgré un vent toujours présent, le soleil est de la partie et me permet de ne pas trop ressentir le froid.
Je profite pleinement de ces dernières heures à Nanortalik, et embrasse une dernière fois la beauté et la force de ce Groenland que j’ai tant fantasmé.
Demain viendra, et le jour suivant ; ce sera la période des transports, des changements d’horaires, et de l’acceptation du chemin de retour.
Plus tard, d’ici trois à quatre jours, tout mon attirail aura été nettoyé, vérifié et rangé ; le dernier vêtement lavé, le dernier sac stocké.
La porte de l’armoire se refermera, et avec elle, ce nouveau chapitre de ma vie ; intense, et inoubliable. C’en sera fini, la page sera tournée.
Je pense à tout cela, devant la vue des maisons colorées et des montagnes blanches en toile de fond ; j’y pense, et cela amène en moi autant de reconnaissance que de mélancolie.
C’est une chance inouïe de posséder un corps en état de réaliser toutes les folies que je souhaite et que je lui demande ; et un immense privilège de garder un esprit robuste et célère pour encaisser toute la puissance de mes aventures.
Je regrette juste, peut-être, de ne pas pouvoir ajouter autant d’années de vie que je ne me découvre de nouvelles envies. Quel grand bonheur serait-ce de pouvoir ralentir le cours du temps, le stopper parfois, et étirer le passage des ans pour y intercaler les dizaines de rêves qui fourmillent encore dans ma tête.
Malheureusement, cela est impossible.
Je dois me contenter de choisir quoi faire, et quand le faire, dans le temps qui m’est imparti.
C’est frustrant. La réalité, c’est que j’ai bientôt quarante ans, et que je ne vais pas rajeunir ; pire encore, je ne peux pas savoir combien de jours il me reste avant que l’horloge se casse, ou que le sablier ait fini de s’écouler.
J’ai beaucoup écrit sur l’impermanence des choses et de l’existence ; je crois que c’est en partie pour comprendre et soulager un peu de mon angoisse, et mieux accepter les fins.
Je n’y arrive pas toujours d’ailleurs, mais la démarche d’exprimer et conscientiser mes idées à ce sujet m’ont beaucoup aidé à avancer.
La notion de terme demeure tout de même encore incertaine ; j’en veux pour preuve la certitude acquise que, si une expédition commence bien par un rêve, elle se termine définitivement sitôt que l’on est rentré.
Pourtant la réalité est différente.

Rentrer n’est pas le point final ; ce n’est pas parce que l’on range ses sacs, publie ses photos ou que l’on met son récit en ligne que cela en tire la conclusion.
Ce serait occulter une chose devenue essentielle à mes yeux : le souvenir des émotions que j’ai traversées et qui m’ont radicalement bouleversé.
Au fil des années, j’ai gravé en moi les pires tempêtes, et les plus beaux couchers de soleil ; les nuits les plus glaciales, et les jours les plus brûlants ; chaque blessure physique, chaque pas qui a failli me coûter la vie, et chaque chute dont j’ai su me relever. Quelques mots et quelques rencontres, et une multitude de brefs instants qui auront su me marquer.
Pas les événements en eux-mêmes, mais cette empreinte indélébile que j’ai ressentie et qui ne m’a plus jamais quitté.
C’était la peur insondable de mourir seul dans un ravin, la joie intense de découvrir la vue depuis le sommet d’une montagne, la paix totale de l’esprit après une journée de ski éprouvante, la vive douleur d’un dos qui a trop subi le poids du sac.
C’était la colère de ne pas savoir réparer un objet cassé, la détresse terrible de ne pas pouvoir dresser la tente sous les rafales de vent, la passion dévorante lorsque j’essayais de trouver des mots pour décrire ma journée.
Toute une cohorte de sensations physiques et de chocs émotionnels, qui ne s’effacent pas à la seule action du temps qui passe.
Je crois que c’est ça, finalement, que j’appelle « minutes d’éternité ».
Ce que j’ai vécu au Groenland et dans les différentes parenthèses aventureuses de ma vie, je ne peux l’oublier. Lorsque mon âme est marquée au fer rouge par des émotions si pures et violentes, rien ne peut en effacer les stigmates.
Il m’aura fallu beaucoup de temps pour le comprendre, mais désormais, c’est une certitude : il n’y a pas de point final à mes aventures.
Tout juste quelques points de suspension.
Tant qu’une étincelle brûlera en moi, toutes mes errances continueront à vivre et à faire sens.
Et tant que brillera mon étoile, je continuerai à courir après la beauté infinie du monde, et après chacun de mes rêves.






