Préambule

« Me voici une nouvelle fois parfaitement seul, en ma désagréable compagnie.

La peur s’est emparée de moi. Si je ne fais rien, je vais bientôt me retrouver en hypothermie ; Il n’y a pas à attendre d’aide humaine, personne autour, pas de refuge, pas de congère dans laquelle creuser ; Rien d’autre que la tempête, et l’obscurité.

L’idée de mourir de froid me terrifie ; Et si par miracle je tenais bon, ce sera sans aucun doute au prix d’atroces gelures.

Je sens que je perds pied, et que ma volonté s’étiole ; Je sens l’angoisse grandir, et ma détermination s’éteindre. Je sens monter en moi une profonde et détestable résignation »

J‘ai commencé mon année 2023 par une expédition à ski au Hardangervidda, en Norvège ; Une première expérience polaire magnifique, solitaire, terriblement exigeante, et qui se sera malheureusement soldée par un secours en montagne.

Un échec.

Secours en pleine tempête, au Hardangervidda l’an dernier

 

Est rapidement venu le temps de rebondir ; Et sans pouvoir complètement faire le deuil de ce qui venait d’arriver, je me devais de préparer activement ce qui serait l’objectif de 2024 : la traversée à skis du Groenland, avec mon ami Denis.

Ainsi les mois ont filé à vitesse grand V, et chaque jour ou presque, l’échéance m’obsédait. Le rêve se concrétisait à chaque matériel acheté, à chaque mail échangé, à chaque transport réservé.

Et à une poignée de semaines de partir, tout s’est subitement effondré.

Par le jeu des mauvais hasards et des mutations professionnelles, voilà qu’au dernier moment, le séjour en terre de glace s’est envolé. Me revoilà à nouveau seul, alors que Janvier est à ma porte.

Un nouvel échec.

Un projet déjà reporté de plusieurs années ; Une immense odyssée en amateur.

 

L’hiver est bien avancé, et je veux partir ; Je dois partir.

Ces 12 derniers mois sont entrain de me ronger de l’intérieur ; Une fois n’est pas coutume, le château de cartes s’effondre. Mes projets se cassent la gueule, et moi avec.

48 heures après que nous aillons échangé nos derniers messages avec Denis à propos du report de notre voyage, je sais déjà que je vais chausser mes skis tout seul comme un grand, et partir dans un endroit que je veux isolé et sauvage.

Je compulse frénétiquement les cartes et quelques sites internet, je regarde quelques vidéos, je contacte quelques personnes.

En moins d’une semaine, des cendres d’un rêve mort-né surgit un embryon d’idée : je m’en vais en Suède, au cœur du Parc National du Sarek, seul, en autonomie totale et pendant deux semaines.

J’ai déjà tout le matériel nécessaire, il ne reste qu’à connecter les transports, finaliser les itinéraires possibles, et préparer nourriture et bagages.

Grâce à l’expérience acquise dans les préparations des expéditions en Norvège et au Groenland, tout s’imbrique très rapidement. Quatre semaines plus tard, je charge ma pulka, mes sacs et mes skis dans la voiture, en direction de l’aéroport.

70kg de bien encombrants (mais nécessaires) bagages

1er Acte : la Kungsleden

Je n’avance pas, je transpire beaucoup trop et je sens que j’ai du mal à encaisser l’effort ; En 4 heures, je n’aurais progressé que de 8 kilomètres.

Le parc national du Sarek me nargue au loin, ses cimes glacées couvertes d’une lueur orangée.

À cause de la transpiration de la journée, la sensation de froid ne me quitte pas ; Les -30°C relevés peu avant 20 heures ne doivent pas non plus aider.

Le voyage commence sur les cartes ; Planifier plusieurs itinéraires est une bonne idée, en itinérance hivernale.

 

05 et 06 février 2024

J’ai choisi de ne pas rallier le Nord de la Suède par avion, et de m’essayer à un long voyage en train de nuit ; Aussi, une fois arrivé à l’aéroport de Stockholm et mes volumineux bagages récupérés, je m’affaire à repérer le quai de gare situé au sous sol et à faire quelques emplettes pour pouvoir manger.

Je vais longtemps patienter – jusqu’à 18 heures 30 environ – et angoisser à l’idée de n’avoir peut-être pas la place de ranger mes effets dans le wagon.

Une infime partie du matériel obligatoire.

Quand enfin le train s’aligne le long du quai, je me hâte d’accéder à sa partie avant et … patatras ! Mes bagages tombent du chariot ! Je cours de manière totalement désarticulée avec ma pulka, mes skis et mes deux sacs énormes jusqu’à la contrôleuse ; Elle me signifie qu’il n’y a aucune place à bord pour le rangement, et que je vais devoir stocker tout ce fatras dans ma cabine, à condition qu’il y ai assez de place.

Il s’agit d’un compartiment de type wagon-lit, avec trois couchettes superposées.

Fort heureusement, nous ne serons que deux, et mon binôme est compatissant. Il me laisse poser mes affaires sur le lit du bas, et dormir sur celui du milieu.

Près de 12 heures de voyage ferroviaire m’attendent.

Je ne passe pas ma meilleure nuit, mais cela reste très correcte. Et à 05 heures du matin, me voici à destination : Boden.

Bienvenue à Boden ! Un accueil glacial et une solitude matinale.

Sur le quai, dans l’obscurité et par -15°C, je tire mes affaires sur la neige jusqu’au bâtiment sous le regard étonné des autres passagers qui, eux, remontent dans un autre train en direction de Narvik.

Il ne fait pas très chaud dedans, et l’attente promet d’être encore longue. Le premier de mes deux bus est à 10 heures 45, vers Jokkmokk, où je vais pouvoir récupérer de l’essence pour le réchaud.

Je vais passer mon temps en me démenant pour annuler mon billet de train retour, et tenter de réserver un compartiment pour moi tout seul, histoire d’être certain de pouvoir stocker mes affaires sans gêner.

Si l’annulation se fait sans problème, en revanche, dans la foulée, une panne générale sur les serveurs du prestataire, « Vy », m’empêchera de faire toute réservation. Me voilà donc sans billet retour !

Le vol aller s’est bien passé. Pas encore certain d’avoir un vol retour par contre !

 

Arrivé à Jokkmokk, je laisse mes affaires à la gare routière, et je m’en vais rencontrer le patron du magasin « Sportia » qui a mis de côté quelques bouteilles de carburant à mon attention. On discute un peu, et je fais retour vers la gare, histoire de faire un peu de rangement ; Vient déjà l’heure de sauter dans le dernier bus, direction Kvikkjokk.

Le chauffeur fait à la fois le trajet public, le ramassage scolaire, et même le facteur. Il s’arrête ci et là pour déposer lettre et colis, et récupérer d’autres biens ou d’autres missives.

À 17 heures 50, je suis lâché au terminus, devant l’église du village ; L’obscurité est totale, et le froid, mordant.

Sur le parking, je prépare ma pulka et mes affaires ; 30 minutes plus tard, je m’élance skis aux pieds jusqu’aux hauteurs du village, et aux abords de la forêt.

Arrivé à un autre parking, je fais la rencontre d’Ingo, un Allemand venu en camping car, et de Bjorn, un habitant de Kvikkjokk.

Nous échangeons un peu, notamment sur les conditions de la montagne et mon trajet planifié ; Bjorn m’indique qu’il subsiste un risque avalancheux dans les pentes exposées Nord / Nord-Est, et qu’il n’est pas certain que la neige soit assez consistante pour me permettre d’aligner les kilomètres dans le Sarek.

J’installe la tente à l’orée des bois, prends mon repas et pars me coucher sans demander mon reste.

Les prévisions météo s’annoncent plutôt bonnes pour le moment, mais la température sera sans doute glaciale les prochains jours.

Le froid s’annonce un compagnon tenace dans cette aventure. Et la vie sous tente, un long moment de réconfort.

 

07 février 2024

Cette première nuit sous tente a été compliquée : la température a brutalement chuté. Au petit matin, le thermomètre affiche -32°C, et j’ai eu froid toute la nuit.

Je fais traîner mon départ jusqu’au lever du jour, histoire de vérifier si je peux ou non prendre mon billet de train, mais rien ne fonctionne.

Je vais missionner Vincent, un ami resté en France, pour finaliser ma réservation ; En espérant que tout fonctionne, puisque désormais, je serais hors réseau pour deux semaines.

À 11 heures 30, je me lance sur la Kungsleden, skis aux pieds.

Il fait beau, et toujours extrêmement froid. La piste d’hiver est tracée et damée, mais malgré ça, je suis à la peine ; Entre les 70kg de la pulka et la pente plutôt raide, la montée à travers les pins est particulièrement difficile.

Je n’avance pas, je transpire beaucoup trop et je sens que j’ai du mal à encaisser l’effort. En 4 heures, je n’aurais progressé que de 8 kilomètres, et, vers 15 heures 30, j’installe mon camp avec une jolie vue sur les montagnes.

Le parc national du Sarek me nargue au loin, ses cimes glacées couvertes d’une lueur orangée.

À cause de la transpiration de la journée, la sensation de froid ne me quitte pas ; Les -30°C relevés peu avant 20 heures ne doivent pas non plus aider.

Malgré tout, je m’endors comme une masse.

Le Sarek n’est pas bien loin, mais encore à quelques jours de ski tout de même.

 

08 février 2024

Une journée plus facile m’attend. Moins de montées, et plus de plat !

Au lever du jour, il fait toujours -25°C ; Les efforts de la veille ont laissé beaucoup de fatigue musculaire, et les petits reliefs du terrain suffisent à rapidement m’épuiser.

Je traverse un premier grand lac gelé, qui me permet de prendre la « température » de ce qui peut devenir un potentiel piège ; Bilan : même hors de la trace damée, pas de doute, la glace est béton.

Il me faudra encore du temps pour dépasser le refuge, indiqué à 17km de Kvikkjokk ; L’heure étant propice, je décide de poursuivre ma journée de quelques kilomètres supplémentaires.

Peu après 15 heures 30, alors que l’idée de poser mon camp arrive de concert avec une dégradation du temps, je croise la route de deux skieurs français, Michael et Arthur, qui arrivent en sens inverse depuis le refuge de Aktse.

Ils sont partis en groupe de 4 pour une itinérance d’un mois dans la région ; Mais quelques jours après le départ, le père de Michael s’est blessé et a fait demi tour vers Kvikkjokk, accompagné de l’un de ses fils.

Michael et Arthur ont poursuivi vers Aktse, mais là encore, le destin leur a joué un mauvais tour ; C’est maintenant Arthur qui a des problèmes, vraisemblablement au tendon d’Achille. Malgré le repos hier au refuge, aucune amélioration.

Même ici, rien n’est définitivement figé dans le marbre.

 

Il me demande mon avis sur la suite de son expédition ; Malheureusement, je suis assez tranché : c’est une grosse prise de risques. Un tendon d’Achille est soumis à des contraintes fortes en ski de randonnée, et si le repos n’a pas soulagé les prémices de l’inflammation, cela ne va sans doute faire que s’aggraver, jusqu’à, potentiellement, la rupture.

Si cela arrive, il faudra déclencher un secours ; Si cela arrive alors qu’il franchit un passage délicat, l’accident peut être particulièrement grave.

Arthur est un peu sonné par mes mots, et j’en suis terriblement désolé. Mais je crois qu’il s’était déjà fait à cette idée ; Je suis déjà passé par là : on peut le savoir au fond de nous, mais ce n’est pas pour autant qu’on aime l’entendre.

Je lui explique ma mésaventure au Hardangervidda, mon échec, mon secours. Et surtout, je lui dit que me revoilà dès cette année, en bonne santé, en pleine forme et avec l’envie de faire une belle petite expédition !

Un échec n’en est un que si l’on ne s’en relève pas. Et pour envisager de repartir, il faut d’abord rentrer.

On se quitte là dessus, et, quelques centaines de mètres plus loin, je trouve mon emplacement pour la tente

La neige est profonde, et je m’enfonce jusqu’à la taille dès que j’ôte mes skis.

En terminant de m’installer, je m’aperçois qu’un arceau est légèrement cassé. Il n’est pas entièrement brisé, et tient encore en place ; Je décide donc de le laisser tel quel.

Je pose quelques lignes au carnet, et, exténué, je m’en vais rapidement me coucher.

Les premiers lacs ont été franchis, dans une belle ambiance polaire.

 

09 février 2024

Le réveil est réglé pour 06 heures. Je prend encore un peu trop de temps à me préparer et à partir le matin ; Tous les automatismes du séjour de l’an dernier en Norvège ne sont pas encore revenus.

Il faut dire aussi que le froid a tendance à me paralyser et à dévorer mon énergie.

Comme les derniers jours, ma tente est un repère de neige et de glace ; Et même si la mise en oeuvre est assez rapide, faire fondre la neige pour le petit déjeuner, pour boire et pour remplir mes 2L de thermos, ça prend du temps.

Une fois les affaires rangées, je m’élance pour une nouvelle journée assez productive ; Malgré quelques réparations de fortune sous mes pieds, je n’ai pas de grosse douleur, et je peux skier assez efficacement.

La vue reste une motivation sans commune mesure, au milieu de ces environnements parfois hostiles.

 

Le temps alterne entre grisaille et éclaircie, et les sommets peinent à se montrer. Je navigue entre lacs et forêts tout du long, et l’itinéraire est plutôt esthétique à défaut d’être particulièrement intéressant.

En fin d’après midi, je dois m’enfoncer dans un bois un peu plus dense que les autres, et avec des reliefs assez prononcés. Les dénivelés positifs sont raides et s’enchaînent un peu trop rapidement ; Je faiblis tout aussi rapidement.

Lorsque je pose la tente au bout de deux heures de bagarre, je n’ai fait que 1,5km dans ces bois. J’ai l’impression – heureusement – que le profil du lendemain sera un peu plus descendant.

La nuit s’avance, glaciale. Les -30°C sont à nouveau atteints.

Le ciel est parfaitement cristallin, constellé d’étoiles et sans aucune pollution lumineuse. J’ai une chance inouïe de profiter de ces moments là seul et dans un silence absolu.

Lorsque je referme mon duvet, je suis frigorifié ; Je me dis que ce sera sûrement le cas tous les soirs jusqu’à la fin de ce voyage !

Un camp glacial, mais les montagnes du Sarek réchauffent un peu l’âme par leur proximité.

2ème Acte : le Sarek

Au plus haut je m’élève dans la vallée, au plus fort est le vent, et au moins je trouve de neige pour installer ma tente. J’ai bien croisé un abri Sami, mais fermé, et rien autour ne permettait de me protéger ou de dresser mon abri.

Les deux dernières heures sont très difficiles. Le corps est en souffrance, la météo est retord.

10 février 2024

Encore une bien mauvaise nuit avec très peu de sommeil ; J’ai passé le plus clair de mon temps à trembler comme un possédé et à me retourner dans tous les sens.

Ce matin, je me fixe un premier objectif : arriver sur le lac. Je ne compte pas faire de pause avant d’avoir terminé de traverser cette saleté de forêt.

J’y arrive sans trop de difficulté, même si le chemin serpente beaucoup et cumul les petites bosses. À l’entrée du lac, j’aperçois un skieur seul, arrêté.

Il s’agit du dernier participant en lice de la « Spine Race » (dans sa version arctique).

Cette année voit la première édition de cette épreuve, qui consiste à rallier le plus vite possible Abisko (au Nord) à Hemavan (au Sud) le long de la Kungsleden, et en autonomie.

Le départ a été donné il y a quelques jours, dans des conditions de froid extrême, et presque tous les participants ont rapidement abandonné.

Devant moi se tient le dernier « survivant », Kevin Leahy, un Irlandais très sympathique, amoureux de gros challenges sportifs et de bières. On discute un petit moment de matériel et de la course sur laquelle il s’est aligné ; Je le félicite de son parcours et l’encourage, et il me rend la pareille, étonné de me voir partir seul dans le Sarek avec ma pulka de 70kg.

J’apprendrais au retour qu’il a bel et bien terminé, seul, cette première édition Arctique. Sacré bonhomme !

En attendant, je me suis bien refroidi ; Aussi je décide de ne toujours pas m’accorder de « pause » et de continuer un peu.

En 2018, debout sur la falaise de Skierffe, je ne savais pas encore que j’allais skier sur le lac et dans les bras de la Rapaätno.

Et pourtant, 6ans plus tard, me voici debout au creux de cette immense et magnifique vallée, entièrement gelée !

 

Je suis debout sur le delta gelé du Laitaure, grand d’environ 10km² et je m’engage désormais vers l’objectif principal de ce voyage : le Sarek.

De l’autre côté, le refuge d’Aktse ; Je ne m’y arrêterais pas.

J’oblique sur la rivière Rapaätno, certainement le plus beau symbole de cet immense parc sauvage. Je l’ai contemplée depuis les hauteurs de Skierffe, la falaise qui surplombe le lac, aujourd’hui, je skie dessus !

C’est un très beau moment, qui fait parfaitement écho à mon voyage de l’automne 2018 ; Je glisse vers l’Ouest sous l’oeil des montagnes abruptes, jusqu’à ce que la lumière décline.

La nuit arrive, et avec elle, une nouvelle chute des températures : ce soir, ce sera -35°C sur la rivière.

La photo précédente a été prise il y a déjà 6ans, depuis le sommet en face de moi ! Surréaliste !

 

11 février 2024

C’était une nuit épouvantable. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu si froid sous une tente ! Entre la température réelle, et le ressenti sûrement du à l’humidité et au cumul de fatigue des premiers jours, je n’ai pas fermé l’oeil ; Dire que pourtant, mon matelas et mon sac de couchage sont monstrueux en terme d’isolation thermique.

À ma décharge, je ne dors que légèrement vêtu : vêtements de corps, chaussettes fines, gants et bonnet en laine merinos.

Peut-être aurais-je du envisager d’enfiler au moins la veste en duvet, histoire de me réchauffer au milieu de la nuit ?

En Norvège l’an dernier, je n’avais pas eu aussi froid.

Peu importe, une nouvelle journée s’avance, et il me faut rechausser les skis. Je suis quand même terriblement heureux d’entrer de plein pied dans le parc du Sarek aujourd’hui.

Bienvenue dans les premières encablures du Sarek.

 

S’étendant sur une superficie de près de 2000km², il est considéré comme le « dernier endroit sauvage d’Europe » ; Si, l’été, beaucoup de randonneurs en entreprennent la traversée (et travestissent un peu cette réputation) en plein février, ce n’est certainement pas le cas, et j’ai la garantie d’y être presque seul.

L’hiver y est réputé dur et capricieux, en particulier jusqu’au mois de mars, où les jours s’allongent et la neige se transforme sous les rayons d’un soleil plus chaleureux.

Il n’y a pas de refuge, pas de balisage, pas d’itinéraire hivernal. L’orientation y est toutefois plutôt aisée, puisqu’il s’agit de hautes montagnes striées par les vallées et les rivières.

Toutefois, ces dernières recèlent bien des pièges et des secrets. Impasses, contournements, franchissements, zones d’eau libre, moulins, compressions, congères massives, glace changeante, ou grosses quantités de poudreuse, par exemple !

Depuis mon point d’entrée, pendant près de 25 kilomètres, je vais devoir trouver un chemin praticable et idéal dans les dédales de bosquets et parmi de multiples embranchements.

La Rapaätno est particulièrement impressionnante dans ses anastomoses.

Toute la journée durant, je vais m’échiner à découvrir le bon itinéraire, tout en sondant ce qui se trouve devant moi, et sous mes skis ; Le bruit sourd d’un torrent qui jamais ne se fige entièrement m’accompagne en permanence.

Je suis bien plus effrayé et intimidé par ces flots instables que par les grands lacs gelés.

La journée fut belle, et à l’heure de poser mon bivouac, je suis bien fatigué.

Le soleil s’éteint particulièrement vite à cette période.

 

12 février 2024

Je continue de longer le torrent principal et ses nombreux bras ; Le temps est à la grisaille, et le vent souffle en altitude.

Il ne faudra pas longtemps ce matin pour que je me retrouve à franchir des passages vraiment scabreux dans le lit de la rivière.

À plusieurs endroits, la glace fine est masquée par de gros volumes de poudreuse, et j’entends de plus en plus souvent les craquements caractéristiques qui précèdent les fissures.

Alors que je me crois en sécurité dans une zone plutôt large de la rivière, à l’aplomb des courants, je me fais surprendre.

Un craquement bien plus fort se produit sous mes pieds et me tire de ma progression léthargique ; J’ai à peine le temps de comprendre ce qui se passe, que je vois s’ouvrir une grande étoile tout autour de moi.

J’empoigne mes bâtons, plante aussi fort que possible, et en quelques appuis puissants, je m’extrais d’urgence vers le talus le plus proche.

Je m’accroupis pour reprendre mon souffle, en contemplant le dessin hasardeux que j’ai laissé en plein milieu du torrent.

Ne pas se fier aux traces de Lapin : j’en viens, de la rivière, et croyez moi, ça craint !

 

Je troque rapidement cette zone de glace précaire pour une neige béton, sur laquelle j’avale les kilomètres bien plus facilement ; Coïncidence ou non, le ciel se dégage et le soleil m’accompagne bientôt.

Les immenses faces blanches au dessus de ma tête sortent des nuages ; Ces montagnes ont un petit air d’Himalaya dans leurs habits d’hiver !

Malheureusement, si le soleil se montre, le vent aussi vient à ma rencontre. Il m’avait épargné jusqu’à maintenant, mais il faut croire que tout change vite ici.

Alors que j’approche de la confluence d’une vallée, je distingue mon objectif de la journée ; Je suis encore bien entamé en cette fin d’après midi.

Il me reste encore environ 1 heure de ski avant de planter la tente, mais, après avoir brassé pendant près d’une demi heure dans une neige épouvantable, j’abdique et je décide de couper court à la torture.

J’ai la chance d’avoir trouvé un bel emplacement ; La tente est montée, et les températures, elles, redescendent.

J’ai eu, souvent, beaucoup de chance pour mes bivouacs. Il faut reconnaître que le décor est avenant.

 

13 février 2024

Une brève consultation de la météo sur mon Garmin m’annonce la couleur : ça va barder. Changement de temps prévu : place au gros vent.

J’aimerais quand même bien m’avancer aujourd’hui dans cette nouvelle vallée du Sarek, plus étriquée que la précédente.

Je me démène une bonne heure pour remonter les pentes raides en neige pourrie depuis mon emplacement de bivouac.

J’ai encore une petite frayeur lorsque une nouvelle plaque circulaire craque sous mes pieds, mais tout reste solidaire et par chance, ça ne s’est pas effondré.

Une fois arrivé dans une portion un peu plus douce en terme de dénivelé, le vent se lève. Pas de chance, c’est à ce moment là que mes jambes commencent aussi à me lâcher.

Les nuages sont jolis, mais annoncent une belle perturbation.

 

Je ressens une tension forte dans le genou gauche, et une douleur lancinante dans l’un des ligaments croisés ; Vu mon passif sur cette jambe et ce genou, le stress augmente. D’autant que côté droit c’est une contracture au mollet qui me ralentit.

Je me sens de plus en plus faible, alors que le vent se renforce rapidement.

Les prévisions de 55km/h en rafale pour le soir sont déjà dépassées en ce début d’après midi ; On est plutôt sur 50 à 60km/h en continu, et 80 km/h en rafale.

Au plus haut je m’élève dans la vallée, au plus fort est le vent, et au moins je trouve de neige pour installer ma tente. J’ai bien croisé un abri Sami, mais fermé, et rien autour ne permettait de me protéger ou de dresser mon abri.

Les deux dernières heures sont très difficiles. Le corps est en souffrance, la météo est retord.

La vallée est bien trop exposée au sens du courant d’air, et c’est bientôt dans le blizzard que je dois progresser ; J’accélère le pas – autant que mon physique me le permet – en essayant de rejoindre le prochain bras de vallée dans lequel j’ai espoir de m’abriter un peu mieux.

Je découvre juste avant d’y arriver un petit replat avec un peu plus de neige. Je fais mon travail de terrassement aussi proprement et calmement que possible, puis, en profitant de courtes accalmies, je parviens à poser ma tente.

Je vais encore passer une heure et demi à bien solidifier et vérifier tous les points d’ancrage, avant de me réfugier à l’intérieur.

C’est bien le premier soir où j’ai un appétit d’ogre. Je dévore tout ce qu’il me reste de ration journalière sans aucune difficulté.

Le vent au dehors est très puissant, et annonce une énième mauvaise nuit.

Sous l’oeil des hauts sommets, je progresse à pas de loup.

 

14 février 2024

Le vent n’a effectivement que trop peu diminué cette nuit, et à 06h30 ce matin, il est encore beaucoup trop fort pour envisager un départ.

Je fais une première vérification : ça devrait légèrement se calmer, avec des rafales maximales aux alentours de 50km/h, atteintes en fin d’après midi.

Je me prépare doucement, mange, range quelques affaires. Une fois la situation plus calme, vers 10 heures, je m’élance au dehors.

La visibilité est nulle alors que je m’engouffre dans un nouveau morceau de vallée ; Il n’y aura aucune amélioration de ce côté là jusqu’à la nuit tombée.

Le terrain, qui plus est, est très piégeux. Le sol est très irrégulier, et je me retrouve très fréquemment à sentir mes skis partir de côté tant la neige est béton ; Le vent a sculpté tout un tas de reliefs, et créé un carrelage particulièrement dangereux par endroits.

Toute ma progression est brisée par des dérapages incessants, des reprises de grip brutales, des dévers où mes skis chassent ; Et quand ce ne sont pas mes skis, c’est ma pulka qui se bloque dans des sastrugi, et me détruit les hanches à chaque à-coup.

Le temps s’allonge, et le gps fonctionne mal en raison de la température autour des -20°C (limite de fonctionnement) et du vent.

Photo non contractuelle : je m’imagine encore sous le soleil, alors que j’évolue en plein blizzard.

 

Au bout de 2 heures, je me retrouve à nouveau confronté au blizzard. Il est aussi puissant que la veille, et le jour déjà bien levé ne m’indique pas qu’il va faiblir avec la course du soleil, au contraire.

Arrivé au bas de la vallée vers 15 heures, c’est une belle tempête qui se profile.

Mon gps est définitivement hors course, et m’empêche d’envisager de pousser jusqu’au prochain refuge à une dizaine de kilomètres de ma position. Ça ne me dérangerais pas de forcer un peu la marche dans la tempête et la nuit, pour retrouver un bâtiment en dur au bout ; Mais sans moyen d’orientation fiable, sans visibilité qui me permette d’avancer en sécurité sur le terrain qui monte et descend sans cesse, c’est dangereux.

J’en ai fait l’expérience au Hardangervidda l’an dernier, je n’ai pas envie de récidiver.

Il me reste à poser mes affaires, et à m’employer à construire un mur de neige suffisamment haut pour me protéger ; Pendant plus d’une heure, je m’y emploie.

Puis, entre deux rafales, j’entreprends de déballer la tente ; À peine attachée d’un seul côté et posée à plat, la catastrophe arrive.

Le vent change d’orientation de manière brutale, passant de l’Est au Sud, et s’intensifie encore ; Les rafales sont surpuissantes, bien au dessus des 100km/h.

Je suis trop exposé sur ce petit col sans relief.

Allongé de tout mon corps sur la toile, je me fais soulever et projeter plusieurs fois ; Je prie pour que le tissu ne se déchire pas, tout en courant après les arceaux qui partent dans la pente tant ils sont secoués.

Je suis prostré, je ne peux pas bouger et j’ai terriblement froid. Les éclats de glace me giflent et brûlent mon visage.

J’essaye de tenir les arceaux dans ma main gauche, tout en alternant une position sur le ventre ou le dos, tour à tour. C’est démentiel, je ne peux rien faire ; Si je me déplace, toute ma tente va se déchirer ou s’envoler.

Plusieurs dizaines de minutes passent ainsi. Je sens la neige et la glace se tasser sous mon masque, dans le nez, sous les vêtements ; Le thermomètre a baissé.

Vient un sursaut de lucidité entre deux assauts du vent : j’empoigne tout le matériel, et jette l’ensemble sous un rocher attenant. Je m’assoies dessus, exténué.

L’obscurité gagne du terrain, il fera bientôt nuit.

Je n’ai pas d’image de la tempête ; Mais j’ai l’image d’un mec qui était dehors un long moment sous la tempête… et qui est bien content d’être sous la tente.

 

Recroquevillé contre le rocher, assis sur ma toile de tente et ses arceaux, je tremble de tout mon long ; Les larmes coulent, les minutes passent, et lentement je succombe à un désespoir total.

Cela fait près d’une heure que je suis bloqué sous les assauts du vent, alors même que la température a chuté sous les -25°C ; J’ai été soulevé du sol par les bourrasques, déséquilibré, renversé ; J’ai été fouetté par les éclats de neige, rendus tranchants comme du verre ; Et j’ai été chercher tout au fond de moi des solutions qui, jamais, n’ont pu fonctionner.

Je regarde – hagard – mon gps qui refuse de s’allumer ; Même réchauffé sous mes vêtements, dès lors qu’il prend l’air, il s’éteint instantanément ! Saloperie !

Me voici une nouvelle fois parfaitement seul, en ma désagréable compagnie.

La peur s’est emparée de moi. Si je ne fais rien, je vais bientôt me retrouver en hypothermie ; Il n’y a pas à attendre d’aide humaine, personne autour, pas de refuge, pas de congère dans laquelle creuser ; Rien d’autre que la tempête, et l’obscurité.

L’idée de mourir de froid me terrifie ; Et si par miracle je tenais bon, ce sera sans aucun doute au prix d’atroces gelures.

Je sens que je perds pied, et que ma volonté s’étiole ; Je sens l’angoisse grandir, et ma détermination s’éteindre. Je sens monter en moi une profonde et détestable résignation

C’est factuel : je ne peux pas monter la tente, je n’ai aucun endroit où m’abriter, et le terrain m’empêche de construire un trou de neige dans une congère ou contre une pente.

C’est absurde !

L’éphémère beauté des journées précédentes fait pâle figure face à la violence de l’instant. C’est injuste, mais ça fait partie de l’initiation.

 

Je hurle, je jure ; Pour rien. Pour la première fois, j’éprouve des sentiments si violents que je n’arrive plus à mettre de mot dessus. Mon cerveau a atteint un point où il sature, et ne produit plus rien d’efficace.

C’est difficile d’écrire ces mots ; C’était plus difficile à vivre. Plusieurs heures après, dans le confort de ma tente, mes mains tremblent encore en écrivant ce passage.

Je suis venu réaliser ce voyage en solitaire, dans toute l’autonomie que je pouvais déployer, et là, je me vois supplier pour de l’aide ; Quelle ironie.

J’aurais découvert ce soir, malgré moi, une de mes limites. Moi qui aime jouer le funambule, j’ai fini par basculer.

Heureusement, après de longues minutes d’errance mentale, j’ai pu reprendre mes esprits, et remonter sur le fil.

À la faveur d’une très brève accalmie, je me suis jeté dans la bagarre une seconde fois, et cette fois, j’ai pu dresser la tente et la fixer avant que la tempête ne reprenne de plus belle.

Je prends le temps de vérifier plusieurs fois chaque ancrage, de tout solidifier, d’ajouter des blocs du mur de neige inutile par dessus et autour, jusqu’à être satisfait de mon œuvre.

Après plus de 3 heures passées dans ce chaos glacial, je jette mes affaires à l’abri, et moi avec.

Il est plus de 21 heures lorsque je trouve l’énergie de commencer mon repas et d’écrire ces lignes ; La nuit s’annonce anxieuse.

Le lendemain, plus de trace de mon mur de neige (côté skis) ni de la tempête ; Tout a tenu bon, mais j’ai été bien secoué.

 

15 février 2024

J’ai effectivement été chahuté toute la nuit par la fureur d’Eole.

Au matin, rien de neuf : les bourrasques sont encore trop violentes pour envisager le départ.

J’envoie un message à mes parents pour signifier la possibilité de passer une journée sur place, et ainsi, ne pas les inquiéter outre mesure.

Vers 09 heures, j’ai la sensation que les choses se calment un petit peu ; Je me prépare en tendant l’oreille. Effectivement, ça souffle moins, et la visibilité s’est améliorée en direction des hauteurs que je dois franchir.

Je décide de me lancer dans cette assez courte journée.

Une quinzaine de kilomètres me séparent encore du Padjelanta, du refuge, et de la sortie du parc du Sarek.

Dès le début, je me retrouve dans des pentes assez difficiles, notamment en raison des sculptures du vent et des zones qui alternent absence de neige, neige béton, et poudreuse.

Bon gré mal gré, j’arrive en haut.

Le Sarek prend parfois de grands airs d’Himalaya.

 

En basculant dans la première partie de ma descente, j’ai la sensation d’être retourné en Norvège : tout est blanc, et uniforme.

Un joli océan de Blanc-Rien, rien qu’à moi, et à perte de vue ; Quelques bosses et déclivités en tout genre viennent agrémentées mon passage.

Au loin, le soleil entame lui aussi sa course descendante.

Quelques jolis sommets dépassent des nuages ; La vue est magnifiée par les lumières. Je me presse pour arriver à un joli point de vue, mais en 2 minutes, la scène a complètement disparue ! Dommage.

Il ne me reste que quelques petits kilomètres pour rejoindre le refuge.

Pour descendre, une alternative osée s’offre à moi : un canyon étroit avec en son sein une rivière gelée.

Au diable les excès de prudence, je trouve l’endroit tellement joli que j’y engage les spatules. Je me souviens rapidement que mes skis ne sont absolument pas faits pour la descente, et certainement pas pour du ski de pente raide !

J’entends l’eau à demi endormie, mais bien vivante sous mes pieds. C’est totalement insolite, et pas trop difficile techniquement.

Je dois ôter les skis deux fois pour franchir des petits ressauts de glace, et franchir quelques moulins bien exposés, mais tout se déroule bien jusqu’au bas.

Le plaisir intense ressenti dans ce petit bout de descente contraste terriblement avec la journée d’hier !

Arrivé au refuge, je suis absolument seul. Et ce bâtiment qui me fait envie depuis deux jours, finalement, ne m’intéresse plus.

Il fait plus chaud dehors que dedans. La salle commune affiche -15°C !

Et puis surtout, je ne sais soudain plus du tout quoi faire de mes habitudes de vie sous tente. Le seul avantage est de pouvoir allumer le chauffage à gaz dans une petite pièce annexe et de faire sécher toutes mes affaires.

Les prochaines nuits sur le Padjelanta, je vais définitivement éviter de retourner en refuge.

Après ma séance « canyoning » je trouve le refuge, le début du Padjelanta, et les derniers rayons du soleil couchant.

3ème Acte : le Padjelanta

J’érige une dernière fois ma tente au bord de l’eau, face aux montagnes qui m’ont accueilli, et à quelques centaines de mètres de l’église où le bus viendra me récupérer demain matin ; À l’exact emplacement où, deux semaines plus tôt, il m’a déposé.

16 février 2024

Je me lève aux environs de 08 heures ; La météo au dehors alterne soleil et grisaille. Il a neigé durant la nuit, et il fait plus froid qu’hier.

Je prends tout le temps de me préparer. J’ambitionne de finir ce voyage en 5 petites étapes jusqu’à Kvikkjokk, où je terminerais ma boucle.

J’ai un peu trop d’avance à mon goût, mais j’ai appris à mes dépends que les kilomètres que l’on croyait courts peuvent s’étirer à l’infini lorsque les mauvaises conditions sont réunies.

C’est la première journée où je ne prend aucun plaisir sur les skis ; Le moral n’est pas là, et je m’agace pour tout et pour rien. Je n’arrive pas à identifier d’où me vient cette mauvaise humeur, et ça m’agace encore plus.

Heureusement, un peu plus bas dans la vallée, je retrouve le sourire ; Il neige bien moins, le vent est retombé, et la glisse est redevenue très agréable sur le lit de la rivière.

À quelques encablures de là, je vais vite déchanter. Un passage totalement infranchissable m’oblige à sortir vers la forêt.

Et qui dit arbres, dit neige poudreuse, inconsistante et profonde !

Je grimpe un talus épouvantable, raide, où mes bâtons disparaissent totalement jusqu’à toucher l’herbe à 1m50 de profondeur. Je dois me battre comme un fou pour gagner moins d’un mètre à la fois. À Chaque relance, je suis exténué.

Une fois en forêt, le terrain complexe, les dénivelés raides et la neige toujours très profonde finissent de me briser, physiquement et moralement.

Je regrette presque mon inconfortable refuge !

 

Je retrouve le torrent plus loin, et voilà un nouvel obstacle ; Nouveau demi tour, nouvelle galère.

J’essaie de retrouver et suivre le sentier d’été du Padjelanta au milieu des bois, mais c’est totalement impossible. En 1 heure 30, je grappille péniblement un dernier kilomètre.

Vers 15 heures 30, je m’arrête net, et je plante la tente.

Dedans, le constat est clair : j’y suis quand même bien mieux que dans un refuge !

Toujours est-il que j’entrevois la galère que va être mon début de journée demain ; J’ai encore 4 kilomètres à faire pour ressortir sur la rivière, et, vu le profil et la neige, je vais probablement me débattre de longues heures dans cet enfer.

Si les jours restants ressemblent à ça, malgré le faible kilométrage jusqu’à l’arrivée, je vais devoir sacrément m’employer pour terminer ce voyage.

17 février 2024

Je suis rapidement réveillé et prêt à partir, au regard de la galère qui m’attend ce matin.

Tout est emballé, et la pulka sanglée, lorsque je crois entendre des voix face à moi ; Je me demande si c’est bien ça, ou si c’est juste une illusion créée par le vent fort qui souffle au milieu des arbres.

J’aperçois bientôt 3 silhouettes vêtues de rouge.

Je reconnais immédiatement les tenues de l’équipe de Mickael, que j’ai croisé le 8 février dernier sur la Kungsleden ; Je vois aussi qu’ils sont 3 au lieu de 4.

J’en déduis que quelqu’un – soit Arthur, soit le paternel – a abandonné suite aux bobos du début d’aventure.

Oh ! Montagnes impitoyables.

 

On fait rapidement jonction ; C’est bien Arthur qui n’est pas avec eux. Il a choisi d’arrêter de son propre chef, une fois arrivé à Kvikkjokk.

Nous discutons un peu de nos chemins respectifs, des traces en amont et en aval ; J’apprends que le père est aussi allé au Hardangervidda en solo, il y a deux ans. Il y a subit une tempête terrible, et a été évacué sain et sauf avec toutes les autres personnes présentes dans le parc.

Certains n’ont toutefois pas eu de chance : deux sont morts ensevelis sous la tente, plusieurs ont été blessés (gelures, hypothermies…) et un a disparu dans la neige.

Lorsque j’écrivais sur le Hardangervidda l’an dernier, et que je précisais qu’il ne fallait pas prendre les lieux à la légère pour cette exacte raison, c’est tout de même un curieux hasard d’en rencontrer un témoin privilégié ici même !

On se quitte rapidement, et je les remercie chaleureusement pour la trace qu’ils m’ont laissé dans cette poudreuse immonde.

Si vous voyez ces lignes d’arbres approcher, c’est probablement que la poudreuse va être au rendez-vous.

 

Ils partent maintenant vers Ritsem, après avoir consommé déjà beaucoup de leur temps pour se soigner et reconstituer l’équipe vive ; Ils semblent avoir abandonné l’idée du Sarek, et vouloir suivre le Padjelanta jusqu’au Nord. Ce sera déjà une très belle aventure en famille !

Me concernant, la descente jusqu’à la rivière se passe bien et rapidement.

Le gros vent de Nord est omniprésent, et restreint mes pauses au strict minimum aujourd’hui.

Je passe le refuge de Sammarlappa, et j’en suis bien content ; Cela signifie déjà une bonne avancée.

Après ça, je commence à trouver des traces aléatoires de motoneige dans le lit de la rivière gelée. C’est conforme aux infos que m’avaient donné mes compatriotes plus tôt ce matin.

Il n’y en a pas partout ni tout le temps, mais ça rend la glisse un peu plus simple par endroit, et ce n’est pas désagréable.

Car les chutes de neige et le vent ces dernières 24h ont donné lieu à des grosses accumulations ; Plusieurs sections se font en brassant un peu, et quelques amoncellements importants barrent le trajet.

Le temps file, les kilomètres défilent.

Le vent étant trop fort là où je me trouve, j’ajoute une petite poignée de kilomètres jusqu’à l’entrée du lac Tarraure ; Je sais qu’un refuge se trouve sur la berge, et, si je n’ai pas le choix, j’irais m’abriter autour ou dedans.

À l’arrivée sur le lac, le vent est bien retombé. J’en profite pour dresser ma tente dans la continuité de la forêt, bénéficiant ainsi d’une légère protection toujours bienvenue.

C’est un très bel endroit, si le ciel veut bien se dégager.

Je sais aussi que, désormais, en 3 courtes et faciles étapes, je serais à Kvikkjokk.

Un autre bivouac grand luxe, avec vue !

 

18 février 2024

Je suis réveillé par l’aube qui pointe le bout de son nez au travers de la toile. Le soleil semble au rendez-vous, aussi je tends mon visage au dehors, et contemple la vue splendide depuis mon emplacement de bivouac.

Je prends très largement le temps de me lever, et de manger. Rien ne presse, et, lorsque enfin je daigne me mettre en chemin, il est déjà 11 heures.

Sur le lac et encore plus depuis le refuge proche, je retrouve quantité de traces de motoneige ; La civilisation semble doucement revenir à moi.

Le balisage aussi est de retour ; Il prend la forme de petites branches piquées très régulièrement dans le sol.

Tout ça me confirme que la fin de ce voyage va se dérouler en douceur et ne devrait pas me poser de problème.

Il est même probable qu’en une seule bonne journée de ski, j’arrive directement à destination. Mais ce n’est pas le but recherché ; Je profite du capital temps que je me suis alloué lorsque j’ai planifié mon expédition, et j’en profiterai jusqu’au bout.

À la place d’un grand rush final, je savoure une courte journée de ski plaisir, sur une neige de bonne qualité.

Un chapeau de couleur aux dernières lueurs du jour.

 

Il y a d’abord le grand lac et ses extensions à franchir, puis le chemin se faufile dans les bois. En quelques descentes bien franches (et une bonne petite chute) je suis au refuge de Njunjes.

Je continue un peu plus loin, le long de la rivière ; Je la franchis, puis découvre une jolie terrasse avec vue sur la vallée et décide de m’y arrêter.

Entre la forêt, la rivière gelée en dessous et les montagnes au loin, c’est un beau camp.

Une fois installé, j’allume à nouveau mon téléphone ; Ici il se raccroche déjà au réseau. Je donne et reçois les nouvelles, puis m’astreint à me mettre à l’abri et à me restaurer.

Je me rends compte que les deux dernières longueurs vont être particulièrement courtes. C’est dommage, j’aurais aimé passé plus de temps dans le Sarek qu’ici, trop proche des hommes et de la fin.

Pas de regrets, c’est tout de même une boucle exceptionnelle qui est entrain de se refermer.

Dernier camp avec vue avant la civilisation

 

19 février 2024

Une journée bien trop courte m’attend : seulement trois heures de ski, pour ne pas arriver avec un jour d’avance à Kvikkjokk.

Le chemin est net, et damé ; La progression alterne entre forêt et lit de rivière, la neige se fait moins quantitative et les températures en journée bien plus chaudes qu’à mon départ.

Je passe ces quelques heures à ronchonner, à me répéter que je serais mieux 2 ou 3 jours de plus dans le Sarek. Mais c’était impossible de connaître les conditions du chemin retour, et je ne voulais pas terminer en m’imposant des jours d’efforts monstrueux si la météo – ou le terrain – m’avait joué des tours.

Les jeux de hasard n’ont pas leur place ici ; C’est mieux ainsi.

J’installe ce qui sera mon pire bivouac en terme de qualité neige ; Dès que j’ôte les skis, je m’enfonce jusqu’au thorax !

C’est une fieffée galère que de monter et ancrer la tente là dedans. Ce que je n’ai pas dépensé comme énergie sur les lattes, je le fais maintenant en creusant des tranchées autour de mon camp, en me déplaçant péniblement.

La nuit sera glaciale, entre chute des températures et humidité importante. Au point que je vais devoir dormir avec ma veste d’expédition, alors que, même par -30°C je n’en avais pas eu besoin.

Demain, quelques enjambées sur une belle trace damée vont me permettre de rejoindre les habitations, en un peu moins de 8 kilomètres. Je passerais sans doute plus de temps sous la tente le matin, que sur les skis la journée !

Derniers kilomètres pour sortir des montagnes et retourner doucement vers Kvikkjokk. Je me retourne déjà sur un très joli parcours.

 

20 février 2024

À 13 heures, sous un grand soleil et par -5°C, je m’arrête sur la berge ; Je retire mes skis, et je me défais de mon harnais.

Je viens d’achever ma boucle entre Kungsleden, Sarek et Pardjelanta.

Une nouvelle fois, me voici seul dans mon petit monde de glace ; Contrairement à l’an dernier, je termine le cœur léger et le sourire aux lèvres, et je sens que c’est une étape importante.

Je ne laisse pas de question en suspend, ni de goût d’inachevé, ou de regrets dans mon sillage.

Je profite de la vue sur la rivière, les abords du village et les montagnes ; Je respire à plein poumon l’air frais et vivifiant. Mes yeux et mes oreilles sont attirés par deux groupes de jeunes stagiaires qui viennent apprendre les rudiments de la progression à ski, de la recherche de victime sous avalanche et de tout un tas d’autres outils nécessaires à la vie en montagne l’hiver.

Ils me saluent en passant devant moi, l’air intrigué par ma pulka et son contenu encore important.

Pas embêté par les voisins ici !

 

L’après-midi s’enfuit à toute jambe, alors que je voyage longuement dans mes pensées.

C’est plaisant de réaliser une aventure que l’on a préparé rien que pour soi, de la manière dont on voulait la faire, en toute autonomie et sans éprouver une folle envie de courir après les kilomètres ou les dénivelés.

Pour le coup, je peux dire que je ressens un réel sentiment d’accomplissement et un grand bonheur d’avoir parcouru deux semaines durant ces étendues Lapones.

J’érige une dernière fois ma tente au bord de l’eau, face aux montagnes qui m’ont accueilli, et à quelques centaines de mètres de l’église où le bus viendra me récupérer demain matin ; À l’exact emplacement où, deux semaines plus tôt, il m’a déposé.

Ainsi, la boucle est bouclée, et ce joli chapitre de mes aventures nordique, refermé.

Ne reste maintenant qu’à planifier le prochain !

Fin du voyage !