Préambule
« Dans la profondeur de la forêt résonnait un appel.
Et chaque fois qu’il l’entendait, mystérieusement excitant et attirant, il se sentait forcé de tourner le dos au feu et à la terre battue qui l’entourait, et de plonger au coeur de cette forêt toujours plus avant, il ne savait où ni pourquoi.
Il ne se posait pas la question mais l’Appel résonnait impérieusement dans la profondeur des bois. »
– Jack London –

Se mettre en mouvement, sans trop comprendre l’entièreté du Pourquoi ; Le ressentir, savoir qu’il existe, mais sans pouvoir le toucher du doigt.
C’est un peu dans cet état d’esprit qu’est né ce projet « Packraft au Yukon ».
J’étais, bien entendu, attiré depuis très longtemps par le lieu, et, également, depuis quelques années, par l’idée d’un itinéraire aquatique avec ce mode de transport assez singulier.
Comme beaucoup de choses dans ma vie, je m’étais juste dit « un jour » et « peut-être » sans pour autant oser m’engager dans cette voie. Il n’y avait pas beaucoup d’idées, et pas vraiment de commencement d’action.
Puis j’ai découvert par hasard quelques images des rivières du Yukon, essentiellement parcourues en canoë ; Et j’ai découvert un peu plus le concept du packraft – cette petite embarcation gonflable de taille variable, assez compacte et légère pour être transportée en sac à dos.
J’ai encore un peu repoussé la création d’un projet autour de ces thématiques, par manque de temps, de conviction, et, il faut le dire, un peu par peur.
En effet, ce milieu m’est totalement inconnu, ou presque. Je n’ai en tout et pour tout que 2 demi journées passées dans un kayak ; L’une vers mes 12 ans, et la seconde, il y a quelques années maintenant.
Autant dire une expérience absolument inexistante en navigation.
Pour autant, cette année, l’envie d’explorer cet univers s’est faite beaucoup plus forte que mes craintes ; Quelques belles vidéos glanées sur Internet, et me voilà parfaitement convaincu de mon envie et de ma capacité à l’auto-apprentissage.

Les petits bouts de rêves éparpillés s’assemblent lentement, en ce début d’année 2025.
C’est décidé : à l’automne, je partirais seul au Canada pour naviguer sur la Big Salmon River, et sur le mythique fleuve Yukon.
Est désormais venu le temps de conjuguer le paradis sauvage, la faune de légende, l’isolement et l’engagement ; Est venue l’heure de me confronter à une nouvelle discipline que je ne maîtrise pas.
Les peurs chevillées au cœur, je prépare avec beaucoup de doutes ce nouveau départ.
La dernière fois que j’ai voulu réaliser un auto-apprentissage engagé, c’était en 2023 au Hardangervidda, et cela ne s’est pas très bien terminé…
J’essaie de rationaliser, de mesurer, de pondérer et d’évaluer ; Par la préparation matérielle, je tente déjà d’infléchir l’éventuel mauvais sort. Je sélectionne, je trie, et je fais des choix mâtinés de raison ; Je visualise les difficultés que je pourrais rencontrer, et tente par tous les moyens de les contrer.
Je ne saurais pas vraiment expliquer le phénomène.
Je travaille un peu à l’obsession : lorsque survient une question, alors s’enclenche un fantastique processus qui conduit mon esprit à phosphorer, et finalement, à ne jamais y répondre ; Tout juste je me contente d’ajouter de nombreuses autres questions, elles aussi sans réponse.
Dans l’impasse que je me suis moi-même créé, je m’échine alors à demander quelques conseils, et à ouvrir tout un tas d’onglets sur mon navigateur web ; Jusqu’à ce que la lassitude me gagne, et que j’éteigne mon ordinateur, en laissant en suspend toutes mes interrogations pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voir plusieurs mois.
La procrastination s’installe. Jusqu’à ce qu’arrivent d’autres idées, et encore d’autres questions ; Et bientôt, arrive l’urgence concrète de planifier mon voyage avant la date buttoir. C’est souvent dans cette dernière ligne droite que me sont amenées les réponses tant désirées ; Je n’ai plus besoin de les chercher, elles viennent à moi.
Le stress aigu m’apporte de la lucidité, et une capacité formidable à tout mettre en œuvre efficacement ; En quelques coups de cuillère à pot, me voici à solutionner n’importe quel problème de manière simple et expéditive.
Il était temps, car nous sommes déjà aux premiers jours de Septembre.
Là où le projet prend forme, et le rêve prend vie.
Et moi, je prends l’avion.

Dans mes bagages, environ 45kg de matériels et de nourriture.
Il m’a fallu sélectionner avec soin ce que j’allais emmener, pour assurer un minimum de sécurité et d’autonomie pour l’ensemble du capital temps de 21 jours que je me suis imposé.
La solidité de l’embarcation et sa capacité d’emport ont été ma priorité, puis le sacro-saint ratio « poids/calories » de ma nourriture, histoire de ne pas trimballer des charges disproportionnées pendant trois semaines.
J’ai équipé le pont de mon packraft de 2 sacs étanches de 60 litres de capacité chacun, auxquels j’ai ajouté un sac à dos de 45 litres (à l’avant) pour compléter ma configuration.
Derrière le siège étaient rangés quelques accessoires, et notamment mes deux grands sacs tubulaires étanches qui m’ont servi à emmener tout ça jusqu’ici.
Sur mon gilet de flottaison se trouvait la nourriture pour la journée (tout juste quelques barres de céréales) et le GPS Garmin avec sa fonction In-Reach si précieuse.
J’ai fait le choix d’utiliser un leash pour me relier au bateau et à la pagaie une fois arrivé sur le fleuve Yukon ; C’est déconseillé en eau vive, en raison des chances plus élevées de s’accrocher / s’emmêler en cas de retournement (et donc un risque de noyade accru).
Néanmoins, avec un courant de surface aussi fort, presque aucun obstacle, et d’aussi grandes distances entre les rives, j’ai choisi de le faire. À mon sens, le risque premier sera de perdre l’embarcation (et absolument tout avec) et/ou la pagaie, et potentiellement de ne jamais remettre la main dessus !

Pour ce qui concerne l’itinéraire, j’ai choisi une très belle rivière, un peu reculée, pour débuter mon aventure ; La Big Salmon est excentrée des routes et des villes, et nécessite la traversée de 3 lacs avant d’entamer sa descente. Depuis Whitehorse, la « capitale » du Yukon, il faut encore plusieurs heures de route avant de trouver la rive de Quiet Lake, le premier d’entre eux.
Ensuite, depuis l’embouchure de la Big Salmon, le parcours rejoindra le Yukon. D’abord jusqu’à Carmacks – premier point de civilisation – puis jusqu’à Dawson City, si tout se passe convenablement.
Je suis complètement tombé amoureux de ce parcours en regardant les vidéos incroyables de la chaîne Youtube de Keenan et Ashley (Leur chaîne Youtube à découvrir ici). Si je leur fais un peu de publicité ici, c’est autant pour vous divertir que vous inspirer ; Et très sincèrement, ces vidéos à elles seules donnent envie de partir voguer sur les plus sauvages rivières du monde. Je doute qu’aucune des images que j’ai ramené ne rendent autant justice aux lieux, qui plus est.
Par essence, un packraft n’avance pas très vite en eau calme ; Même celui que j’ai, un peu plus profilé et efficace. Aussi, l’une des conditions pour réaliser l’intégralité de ce parcours d’environ 780km était la présence d’un courant suffisant pour maintenir une moyenne journalière assez élevée ; Et ce sans m’obliger à passer 12 heures – ou plus – assis sur mon siège.
Après contact avec Quentin (Sa page Instagram ici) j’ai un peu été rassuré. Le débit du Yukon est assez important pour combler le léger retard qui serait pris sur la première portion ; De plus, il me sera toujours possible de m’arrêter à Carmacks ou éventuellement Minto, un peu plus loin.
Le trait est tiré, le jeu des cartes est dévoilé.
Ne reste plus qu’à rejoindre mon point de départ, et à donner corps et vie à ce très beau projet.

« On dit que, juste avant d’entrer dans la mer, une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu’elle a parcouru, depuis les sommets des montagnes, la longue route sinueuse à travers forêts et villages.
Et devant elle, elle voit un océan si vaste que s’y engager revient à disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre choix. La rivière ne peut pas faire demi-tour.
Personne ne peut revenir en arrière. Reculer est impossible dans l’existence.
La rivière a besoin de prendre le risque et d’entrer dans l’océan.
Car ce n’est qu’en entrant dans l’océan que la peur disparaîtra.
Car c’est alors seulement que la rivière saura qu’il ne s’agit pas de disparaître dans l’océan, mais de devenir océan. »
– Khalil Gibran –
1 – Big Salmon River
« … au coup de sifflet de la « Ruée vers l’Or » ils furent des milliers à franchir les montagnes et à prendre tous les risques dans l’espoir de devenir riches. Avec à la clef la promesse d’un avenir meilleur, ou du moins, son illusion.
Beaucoup sont morts avant même de trouver leur première pépite ; Beaucoup ont fui l’austérité et l’hostilité de la région, avant même d’en explorer le premier gisement. »

03 Septembre – Camp 0 : Quiet Lake
Volontairement, j’ai choisi d’optimiser mon timing en sacrifiant un peu de mon état de forme avant de démarrer le parcours.
En substance, j’ai enchaîné les vols et les longs temps d’attente pendant plus de 28 heures ; J’ai fait subir à mon corps un décalage horaire de 9 heures, et pour finir, j’ai enfin pu dormir une poignée d’heures avant le départ pour Quiet Lake.
Car arriver à Whitehorse n’était bel et bien que la première étape.
Il me fallait trouver un moyen de rejoindre le premier lac, duquel je m’élancerais définitivement à bord de mon embarcation ; Et malheureusement, il n’y a pas d’autre choix que de m’y faire déposer en véhicule.
Pendant que j’attends mon « taxi » devant la boutique de Kanoe People, j’ai un premier aperçu du Yukon. En quelques secondes, mes angoisses se réveillent ; Le courant est puissant et continu, et le fleuve est particulièrement large.
Je ne peux que l’entrevoir brièvement, mais déjà, je remets en question mes capacités et le bien fondé de ce projet. Je me dis que l’eau plus calme des lacs et de la Big Salmon suffiront à me mettre à l’aise ; Je ne le sais pas encore, mais ce ne sera pas du tout le cas.

Un gros van blanc se stationne à côté de moi. En sort Maxine, qui me salue chaleureusement.
En quelques secondes, mes affaires sont jetées dans le coffre ; Le moteur gronde, et on prend la route.
Au fil des kilomètres, je découvre une personnalité incroyablement forte et attachante. Du haut de ses 60ans, elle a un grand vécu, et n’a définitivement pas eu la vie facile.
Bien que très bavarde et joviale, elle a subit un divorce complexe, doublé de graves problèmes de santé physique et mentale ; Et elle vient assez récemment de perdre sa maison dans un incendie.
Malgré tout le malheur qui s’est abattu sur elle et sa famille, elle veut aller de l’avant, voyager, se remettre au sport, se rapprocher de sa sœur et se reconstruire dans une nouvelle vie de couple ! Une très belle source d’inspiration ; Un exemple de résilience face à l’adversité.
C’est une femme des Premières Nations, qu’on appelle vulgairement Indiens ou Indigènes – ce qui d’ailleurs est plutôt insultant lorsque l’on prend en considération leur place centrale dans l’histoire de ces terres.
On discute de la place qu’occupent ces peuples séculaires actuellement au Canada ; Et le constat n’est pas brillant, puisque le racisme et l’exclusion sont toujours omniprésents.
En parallèle de nos longs échanges, j’ai le bonheur de découvrir l’immensité des paysages dans lesquels je vais prochainement évoluer.

Les montagnes rondes se développent à l’infini, couvertes de forêts denses et multicolores. Les lacs, étangs et rivières strient les vallées, et déjà, l’automne change les feuillages en un patchwork de jaune et d’orange vif.
Peu avant 15 heures, je dis au revoir à Maxine, sur la berge de Quiet Lake.
Je suis une nouvelle fois tout seul, au bord d’un grand miroir azur cerclé de reliefs proéminents. Je commence à avoir l’habitude de ces moments où l’on se sent un peu comme sur la Lune ; L’impression d’être soudain submergé par le décor et par l’aventure à venir, la sensation de s’être perdu, là où l’on ne devrait pas l’être, et pourtant, ne plus ressentir que de l’excitation et du bonheur !
Le temps d’étaler toutes mes affaires, et de m’organiser un minimum en vue du départ le lendemain, et déjà le soleil décline.
Je m’installe sous la tente, alors que la nuit s’installe au dehors ; Le froid a remplacé la chaleur de l’après midi, et la lune a supplanté le soleil.
Demain et pour trois semaines, je vivrais au seul rythme des flots.

04 Septembre – Camp 1 : Big Salmon Lake
La nuit était plutôt bonne, et ce matin, le soleil est de la partie ; Même si le temps s’est rafraîchi et si un léger vent de face va accompagner ma traversée de Quiet Lake.
Bercé par le clapotis des vagues, je prends le temps du petit-déjeuner et le temps de penser le chargement de mon packraft. C’est la première fois, concrètement, que je dois tout empaqueter ; Tout tient dessus, et le reste, un peu dedans.
Concrètement, les deux sacs de pont (à l’avant et l’arrière) de 60 litres chacun sont pleins à craquer, de même que mon sac à dos fixé par dessus. J’ai été obligé de ranger quelques accessoires – mes baskets et les cartouches de gaz pour le réchaud notamment – derrière mon siège.
J’installe la dérive (un petit aileron amovible, sous l’arrière du bateau) et vers 09 heures, enfin, je donne le premier d’une très longue série de coups de pagaie.
Mon chargement est équilibré, et le cap assez facile à maintenir.
En environ 1 heure 30 et 8 kilomètres, je suis de l’autre côté du lac.

Un petit bras de rivière m’amène vers Sandy Lake ; Sachant qu’il me reste deux grands lacs à traverser, je fais le (mauvais) choix de garder la dérive. Il n’y a pas assez de fond là où je navigue, aussi, je dois finalement m’arrêter et la retirer.
Sur Sandy Lake, l’absence de la dérive (que je n’ai pas pris le temps de remettre) conjuguée aux courants m’entraîne un peu dans tous les sens ; La section est pénible, mais ça finit par passer, d’autant que la beauté des lieux est surréelle.
Un nouveau joli bout de rivière m’amène maintenant en direction de Big Salmon Lake.
Malheureusement, une très vive douleur se manifeste au dessus du poignet droit, dans l’avant bras, et sans doute corrélée aux coups de pagaie ; Je suis arrivé au Canada avec une petite blessure handicapante au bras gauche, et je pense avoir surcompensé de l’autre côté sur ces premiers 10km.
Tant pis, maintenant que j’y suis, j’y reste ! Je plonge un peu l’avant bras dans l’eau froide, profite du placebo, et je repars de plus belle jusqu’à entrer sur le troisième et dernier lac.
Le cadre est encore plus beau, mais le vent s’est levé, et les vagues me poussent fermement vers le rivage. Je le longe, en direction de l’Ouest. Après une première pause, où je me sens un peu lassé de me battre contre le courant, je devine plus loin une pointe de terre qui pourrait convenir à un premier bivouac.

Un peu moins d’une heure plus tard, je m’arrête dans une zone tout à fait propice, avec deux cabanes en bon état, au milieu d’un petit bois clairsemé. Mon dos et mon bras me font souffrir, mais la vue sur les montagnes m’apaise rapidement.
Posé dans ma chaise pliante, je m’assoupis au soleil. Au réveil, alors que je jette les premières lignes sur mon carnet, j’entends au loin le hurlement d’un loup… Incroyable !
Le soir est merveilleux, et le ciel pastel m’accompagne lentement vers la nuit.
Il ne me reste qu’une portion de 2km sur le lac demain matin, pour enfin rejoindre le début de la rivière. J’ai hâte, même si je me demande encore comment je vais me débrouiller une fois lancé dans le grand bain à remous.

05 Septembre – Camp 2 : Sheep Creek
Il ne m’aura pas fallu longtemps pour arriver à l’entrée de la rivière.
Voici enfin le premier morceau, et les premiers coups de pagaie dans le courant ; Et je peux dire que les premiers kilomètres ne sont pas glorieux !
Je galère à gérer le packraft, ses mouvements me semblent difficilement contrôlables, et je manque clairement d’anticipation.
Au premier portage, c’est déjà l’enfer.
Après une succession de petites épingles, je vois un immense amas de troncs en travers du passage ; Il faut débarquer, et trouver comment traverser tout ce fatras en sécurité.
Il n’y a pas le choix, il va falloir porter tout le matériel sur quelques dizaines de mètres.
Je laisse les sacs attachés, et je charge l’embarcation sur mon front et mon dos. Les presque 45kg me détruisent… Au bout, je retourne à l’eau pour essayer de couper le courant dans sa diagonale, histoire de rejoindre un nouvel îlot à franchir à pieds.
Résultat : je me retourne.
Je perds ma casquette et je me fais peur ; L’eau est glacée, et les pierres bien trop proches de ma tête. Néanmoins, je sais maintenant que m’extraire du packraft une fois à l’envers ne me posera pas de problème.
Je râle, et je suis trempé. Je parviens à franchir ce premier obstacle un peu pénible.
Au 2ème portage, à peine plus loin, rebelote, je termine à l’eau ! Génial !

Il me restera 3 autres sections de portage à franchir, dont deux seront particulièrement longues, et épuisantes.
L’une va littéralement me mettre à genoux, à devoir zigzaguer sur une mono-trace étriquée entre les arbres, par dessus les troncs et les souches, le tout sur presque 200m, toujours avec mon packraft plié sur ma tête, et le dos courbé à angle droit.
Je regarde mes pieds, je souffle fort, mon cœur palpite à se rompre.
Après le 4ème, j’aperçois 3 canoës avec 1 personne dans chaque. Je les rattrape au 5ème et dernier portage, les salue, et trace ma route 10 kilomètres plus loin.
Les heures défilent, et peu avant 18 heures, alors que l’obscurité est déjà bien là, je m’arrête à Sheep Creek. Le temps est gris, et les moustiques, de sortie.
Je fais un peu de feu, pour sécher quelques affaires ; J’en oublie d’éloigner mes baskets du rond de pierres, jusqu’à ce que l’odeur de plastique brûlé vienne me rappeler à l’ordre.
Je ne peux pas nier que ce soir, le moral est bas.
J’appréhende énormément le reste de la descente, et pire encore, le Yukon. Il faudrait déjà que je puisse gagner le prochain camp sans trop d’encombre.

06 Septembre – Camp 3 : Sough Creek
Pas de miracle : au petit matin, toutes mes affaires sont encore trempées.
J’enfile mes chaussettes mouillées, mon pantalon mouillé, ma veste humide, et me voilà parti vers 08 heures 45.
Le prochain camp que j’ai défini est à environ 45 kilomètres ; Je vais faire au mieux pour réaliser cette distance aujourd’hui.
Au bout d’une heure et demi, j’ai déjà 15 kilomètres au compteur, malgré une nouvelle chute dans l’eau ! Je suis gelé, et le vent de face n’arrange rien ; C’est mentalement dur à gérer, plus encore avec la perspective de renouveler l’expérience un nombre incalculable de fois les 2 prochaines semaines.

Pour consolation, à plusieurs reprises, j’ai l’immense plaisir de voir les aigles et les faucons s’envoler au dessus de la rivière.
Posés sur des branches arc boutées, quelques mètres au dessus de l’eau, ils me regardent approcher fixement, puis déploient leurs ailes immenses, et partent se poser un peu plus loin.
Il y a beaucoup de courant aujourd’hui, entre Moose Creek et Bat Creek, avec quelques petits rapides, et pas mal de rochers dans l’eau. Je suis très concentré, et pas mal anxieux ; L’étape est assez physique et un peu technique.
Au cours d’une brève pause sur une plage de sable gris, je trouve les premières traces du passage d’un ours. Ce sont celles d’un grizzly, et elles sont assez grandes et fraîches.
Les heures s’écoulent, et les derniers 10 kilomètres me sont éprouvants. Je touche terre vers 17 heures, à Sough Creek. L’endroit est paisible, légèrement en retrait de la rivière, au milieu des arbres.
Je pose un fil tendu, et démarre un feu ; J’essaie de faire sécher un maximum d’affaires, et tant pis pour l’odeur acre du bois brûlé sur mes vêtements !
J’espère juste ne pas replonger à la baille demain, ni les autres jours.
La météo fait grise mine, mais semble tenir, pour le moment.

07 Septembre – Camp 4 : « Bandit »
Le réveil est saisissant de froid ; Heureusement, mes affaires n’ont pas trop mal séchées !
Les deux premières heures, je subis le froid mordant à l’ombre des grands arbres, puis le soleil se montre généreusement.
Il y a quelques petites difficultés à franchir, puis pas mal de temps sur une eau calme : Tant mieux !
Lorsqu’arrive l’après midi, il fait plutôt chaud. Le décor est fantastique aujourd’hui : des falaises et des forêts de toute part, quantité d’arbres penchés au dessus de la rivière, et des couleurs d’automne option jaune vif !
La faune n’est pas en reste, puisque je suis accompagné toute la journée par des canards de toutes espèces, de grands rapaces, de quelques castors et finalement, de mon premier ours noir.

Alors que je prenais une courte pause sur la berge, je l’ai vu traverser et s’enfoncer dans la forêt, à environ 50 mètres en aval de ma position. Pas bien grand, plutôt peureux, et assez rigolo lorsque je l’entendais souffler fort tout en partant vite se cacher, je l’ai nommé « Bandit » (le chat noir de mes parents, aux caractéristiques similaires – notamment une ambivalence courage/couardise évidente).
Son très beau pelage noir de jais était somptueux, tant il renvoyait de reflets, même à cette distance.
En 8 heures de navigation, je boucle cette journée de plus de 40 kilomètres.
Après pas mal d’efforts, je termine mon parcours avec un camp absolument merveilleux, juché en terrasse au dessus du lit de la rivière. Je profite des derniers rayons, avachi dans ma chaise au milieu des arbres, tandis que les écureuils jouent bruyamment tout autour de ma tente.

08 Septembre – Camp 5 : Plage
Un nouveau jour glacial se lève au bord de l’eau ; Le premier où je n’ai vraiment pas envie de me lever.
Pendant le petit déjeuner, un écureuil peu farouche fait les cent pas quelques mètres devant moi. Il semble plein de curiosité, et de malice.
Il trotte sur le tronc d’un petit pin couché, en aller retour, puis se cache derrière, ne laissant dépasser que le haut de sa tête, ses yeux plantés dans les miens. Puis il repart, et revient, sans cesse. Le camp plié, je lui fais mes adieux ; Une autre rencontre belle et brève, avec un être que je suis destiné à ne plus jamais revoir.
Je monte sur mon radeau, et me jette dans la bataille.

Pendant un certain nombre de kilomètres, je vais lutter contre les obstacles, pierres et branches, et contre la douleur dans mon avant bras qui ne fait que s’accentuer. Tenir la pagaie dans le courant m’est pénible, mais obligatoire.
De toute manière, je sens qu’aujourd’hui je ne suis pas dedans. Physiquement et mentalement, rien ne va ; C’est comme ça. Cela fait partie des jours à vivre dans une expédition.
Le temps est gris, légèrement venteux. Tout est terne, même l’humeur.
Malgré ça, j’avance bien, et vers 16 heures, après un peu plus de 38 kilomètres, je pose la tente sur une plage assez sympa, mais exposée au vent.
En 5 jours, j’ai dépassé la moitié de la distance pour rejoindre Carmacks, malgré les immenses lacs et le début de la rivière bien encombré ; C’est très bon signe, d’autant que d’ici deux jours, je devrais rejoindre le Yukon, où le courant devrait s’accélérer.
Je prends encore un peu l’air en fin d’après midi, mais rapidement, le vent et la pluie s’invitent et m’enjoignent de regagner mes pénates ; Ce sera une soirée et un dîner sous la tente.

09 Septembre – Camp 6 : Illusion Creek
La nuit était plutôt agréable, et le sommeil relativement présent. Néanmoins, ce matin je me sens sacrément fatigué.
Dehors, la pluie tombe encore par intermittence, ce qui ne m’invite pas vraiment à sortir de mon duvet.
Pour ce qui est du programme de la matinée, il est assez simple : après deux heures que je pressens comme calmes, je vais arriver à la confluence de la Big Salmon North.
Il est indiqué des premiers rapides, assez piégeux, avec une ligne dangereuse à droite dans laquelle il ne faut pas être embarqué. En restant côté gauche, je devrais quand même être attentif aux gros remous et aux rochers disséminés très aléatoirement sur ma trajectoire sur quelques centaines de mètres.
Mais avant d’y arriver, une surprise m’attend.
La grisaille de ce matin laisse passer peu de luminosité, et les grandes forêts alentours prennent un air lugubre alors que je m’approche d’un enchaînement de longues courbes à gauche, puis à droite.

Le silence est presque pesant, et je n’entends que le clapotis de la pagaie au contact de l’eau. Le vent – très discret – est à peine perceptible, sinon par le froid qu’il procure en caressant mon visage.
J’avance, machinalement, déconnecté de mon corps et de mes pensées, lorsque soudain, un son parvient à mon oreille.
Un son que je n’avais jamais entendu ailleurs que dans les films, et que pourtant, immédiatement, mon cerveau semble reconnaître.
Je secoue la tête ; Ce n’est peut être qu’une illusion.
Mais une deuxième fois je l’entends, plus fort, plus proche encore.
Et c’est ainsi que, pendant près de 10 minutes, seul au monde, je me délecte du hurlement d’une meute de loups sur la berge ! Si proches, et pourtant invisibles. Le spectacle n’est qu’acoustique, et pourtant, il me transporte.
Rien que pour ce moment, je suis infiniment heureux et reconnaissant d’être là.
Il aura fallu la conjonction d’une infinité de facteurs ; Il aura fallu beaucoup de travail, de préparation et de chance, mais me voilà le spectateur privilégié de « l’Appel » comme l’a si bien nommé Jack London.

Sur le chemin vers les rapides, il y aura aussi eu mes compagnons habituels : les aigles, les faucons, les castors et les canards.
Enfin, peu avant 13 heures, je devine le virage sec vers la gauche où m’attendent mes premiers vrais rapides ; Le stress monte, en voyant le courant forcir là où vient mourir la Big Salmon North.
Je me concentre, puis met en route la caméra sur ma tête. J’espère ramener autre chose comme image que ma chute pitoyable au fond de la rivière, où je risque surtout de perdre mon outil.
À l’entrée du virage, je reste collé à la rive gauche. Je vois l’itinéraire dangereux face à moi, mais à grands coups de pagaie, j’arrive bien à m’en éloigner.
J’ai l’impression de descendre un toboggan à remous. Le dénivelé négatif entre le début et la fin des rapides, sur quelques centaines de mètres, est assez fort pour donner l’impression de partir dans une pente significative, et c’est assez déstabilisant puisque c’est une première pour moi.
Enfin, le packraft file à toute vitesse.
Les vagues sont de plus en plus puissantes, et le courant, de plus en plus fort. Je visualise toute la ligne, j’anticipe les rochers autant que possible, et je répète à haute voix « calme et concentré » ; Mon mantra habituel, dans des situations qui peuvent vite m’échapper.
« Calme et concentré ».
Quand arrive la fin, je savoure le soulagement d’être sec et indemne. Une chute dans cette section aurait rapidement pu être dramatique.
Finalement, du virage de sortie de ces rapides jusqu’au camp du soir à Illusion Creek, le courant restera assez rapide, me poussant à la vigilance.

Vient un autre soir, un autre camp, sur une autre plage. Le soleil a remplacé la grisaille, et le lieu est très agréable. Le jour commence à fondre à vue d’oeil, et on sent bien que l’hiver ne va plus tarder à s’inviter dans la région.
Ma pensée du soir va vers les pionniers. Ceux qui, il y a plus d’un siècle, sont venus explorer ce Yukon sauvage, sans route, sans aérodrome, sans les moyens de cartographie et de navigation actuels.
Lorsque, au coup de sifflet de la « Ruée vers l’Or » ils furent des milliers à franchir les montagnes et à prendre tous les risques dans l’espoir de devenir riches. Avec à la clef la promesse d’un avenir meilleur, ou du moins, son illusion.
Beaucoup sont morts avant même de trouver leur première pépite ; Beaucoup ont fui l’austérité et l’hostilité de la région, avant même d’en explorer le premier gisement.
Quelques uns, malgré tout, y ont fait fortune.
Ma quête n’est pas la leur, et pourtant, elle me semble parfois similaire ; Des richesses que j’emporterai en rentrant, aucune n’a la moindre valeur mercantile. Malgré tout, pour obtenir un peu de cette fortune immatérielle que je suis venu chercher, je vais bien, à mon tour, affronter quelques peurs et dangers.

2 – Yukon
« Vers 21 heures 30, alors que l’obscurité est quasi totale et que je commence à m’assoupir dans mon duvet, j’entends subitement les branches craquer derrière ma tente, puis un souffle puissant, juste derrière ma tête.
L’espace de quelques secondes, je suis crispé, la main sur mon couteau à lame fixe ; Je suis convaincu qu’il s’agit d’un ours particulièrement massif, et je sens l’adrénaline frapper mes tempes. »

10 Septembre – Camp 7 : Cyr’s Dredge
7 jours déjà que je suis parti du bord de Quiet Lake, et voilà le dernier morceau de la Big Salmon River.
Je ne suis plus très loin de la jonction avec le Yukon.
Le temps est encore gris, avec un peu de vent. Sans que le parcours ne soit foncièrement technique, il faut garder l’oeil ouvert jusqu’au bout pour éviter quelques cailloux ; D’autant que c’est encore assez soutenu, physiquement.
Et enfin, le voilà !
Le fleuve légendaire croise juste devant mon embarcation ; Immense, surpuissant, effrayant.
Je m’arrête sur le rivage, pile à l’embouchure, à côté des restes du hameau de Big Salmon Village ; Je trempe mes mains dans le mythe, et laisse couler l’eau sur mon visage. Comportement curieux, je l’admets, mais je souhaite à ce moment là entrer en communion avec l’élément, et prendre un peu de sa formidable force.

Je me sens un peu dépassé à la vue de mon nouvel itinéraire. Je ressens beaucoup d’angoisse, en voyant les rives éloignées de plusieurs centaines de mètres, et le courant si rapide ; J’imagine la chute, et les conséquences.
Puis je me lance.
Tout va trop vite, j’ai du mal à manœuvrer, et à trouver les repères que j’avais construit durant mon parcours sur la Big Salmon. Les rafales de vent deviennent de plus en plus puissantes, jusqu’à me déséquilibrer par endroit.
À l’approche de 4th July Bend, je dois déjà m’employer à 100% pour éviter d’entrer dans un chenal que je ne veux pas emprunter ; J’y parviens de justesse, en y laissant toutes mes forces. Et juste après, je me rends compte que je vais devoir encore croiser le courant de ce même chenal, pour essayer de m’arrêter à Cyr’s Dredge, mon point de chute du soir.

C’est une bagarre terrible, où j’ai cent fois l’impression que je vais me retourner. M’arrêter est un défi encore plus corsé, car je dois pivoter et pagayer face au courant pour essayer de ralentir et de m’approcher de la terre.
J’y parviens, mais la berge étant plus haute de quelques centimètres que les boudins de mon bateau, je bascule en sortant… et me rattrape de justesse.
Je me dis que les prochaines fois vont être au moins aussi compliquées.
L’idée de chavirer dans le Yukon me terrifie.
Demain, j’installe le leash entre moi, la pagaie, et le packraft. Il y a peu d’obstacles dans l’eau profonde, et ma crainte première est réellement la perte de l’embarcation ; Je ne sais même pas au bout de combien de kilomètres elle s’arrêterait.

Ce soir, les lumières sont magistrales. Grâce au vent tempétueux, les nuages se sont amoncelés, donnant des contrastes saisissants sous le soleil couchant.
Si Eole veut bien, et vu les courants, je devrais atteindre Carmacks en deux jours ; Demain, je ne serais plus qu’à une cinquantaine de kilomètres de ce premier checkpoint.
Si le Yukon me terrorise, si il arrive quelque chose ou que je succombe à l’angoisse, je pourrais encore abandonner à mi parcours ; Aucun regret pour le moment, je donne tout ce que j’ai, et je profite quand même au maximum.
La pensée du soir, c’est en voyant les restes de Cyr’s Dredge ; Quelques bouts de métal rouillé, de ce qui a été un temps une machine d’extraction d’or. Ici gît le rêve d’un homme, qui, à l’épreuve du temps, s’est dégradé jusqu’à bientôt complètement disparaître.
Est-ce à dire que le rêve était inutile, si un jour plus personne ne peut le voir pour s’en souvenir ? Est-ce là le destin de tous nos rêves, que de périr sous le joug de l’horloge, dévorés par la terre ou par l’eau, jusqu’à être totalement oubliés ?

11 Septembre – Camp 8 : Little Salmon
Au réveil, il y a toujours un peu de vent, et un peu de pluie. Moins que cette nuit cela dit ; Les rafales m’ont bien tenu éveillé.
Je suis bien rincé, et ma tente « condensless » est bien condensée, et humide. En préparant mes sacs avant de partir, celui à l’arrière du bateau a son zip qui casse… génial ! Moins de deux semaines de durabilité pour un produit étanche à ce prix, je l’ai un peu en travers.
Je sors un sac tubulaire de derrière le siège – un des deux qui m’ont servis au transport dans l’avion – et par un jeu de cordage, je le fixe à la place du blessé.
Vers 10 heures 30, je m’élance.
Très vite, je me surprends à reprendre confiance en moi et en ma navigation ; Je trouve de nouveaux repères, je ne me bagarre plus contre les éléments.
En dehors de quelques rafales de vent, le parcours se déroule bien, et rapidement.
Les couleurs des arbres sur tous les pans de montagnes sont à leur apogée ; Principalement au jaune vif. C’est impressionnant, surtout au vu de la densité des bois.

À l’approche d’un petit îlot de sable, j’entrevois un bel ours noir. Il ne m’a pas encore vu, et ne semble pas avoir la truffe en l’air pour me sentir. Je lâche la rame pour sortir ma caméra, et la mettre en route. À peine remis dans l’axe, je ne le vois plus ; Je crois d’abord qu’il m’a remarqué et a fait demi tour.
Jusqu’à ce que j’aperçoive une petite masse noire dériver devant moi.
Il n’y a que le sommet de sa tête qui dépasse, mais je le vois s’orienter vers la berge opposée, tout en flottant librement dans le courant ; Calmement. Il est un peu trop loin de moi, aussi, je sais déjà que je ne l’aurais pas sur ma vidéo.
Mais j’en profite, l’espace d’une ou deux minutes.
Au détour du virage suivant, j’ai encore l’espoir de le voir sortir sur la berge, mais c’est déjà trop tard, je ne le vois plus. Il est sorti et directement parti derrière les arbres.

Peu après 15 heures 30, je dépasse Little Salmon Village, et, sur la rive, je trouve mon camp pour la nuit.
J’ai parcouru 45km en 5 heures, sans trop d’effort.
L’endroit est superbe, et rempli d’écureuils très expressifs. Je trouve aussi, non loin de ma tente, une belle touffe de poils noirs ; Je n’ai pas beaucoup de doutes sur l’animal concerné !
Je profite d’une agréable fin d’après midi, avachi dans ma chaise, passablement endormi. Les prévisions météo semblent bonnes pour les 7 prochains jours ; Nous verrons bien.

12 Septembre – Camp 9 : Carmacks
L’hiver entre lentement par les fenêtres ; Il fait particulièrement froid ce matin, et je ne pense pas pouvoir rester encore longtemps uniquement en tshirt à manches courtes sous ma veste.
Je remballe mes affaires, et quitte mes nombreux et facétieux petits écureuils vers 09 heures 45.
Le trajet se passe parfaitement bien, même si j’ai l’impression d’avancer assez lentement.
La Campbell Highway déroule désormais sur la rive droite, et je peux suivre du regard les lignes électriques ; Tout me ramène vers le monde des hommes.

Je dépasse rapidement Eagle Bluff, un joli rocher arrondi et proéminent, et file vers Columbian Slough – le lieu de naufrage du Columbian, un immense bateau à vapeur. Quelques virages de plus, et en début d’après midi, je vois au loin la forme caractéristique de Tantalus Butte, une montagne triangulaire qui signe l’arrivée à Carmacks.
Après 50 kilomètres, me voilà sorti au camping de la ville. Je flâne quelques temps au bord de l’eau ; Je retrouve les voitures, les humains… Tout ce que j’ai réussi à fuir pendant ces 9 belles journées sur l’eau.

J’aurais pu rester à un camp magnifique 6 kilomètres en amont, mais je ne l’ai pas fait. Je regrette amèrement mon choix, d’autant que rien du confort de Carmacks ne m’attire.
Un snack se trouve à 20 mètres de la tente, et réputé agréable, et pourtant, je n’y mettrais jamais les pieds. Je n’en ai pas du tout envie. J’ai juste envie de repartir, vite.
Je m’étais dit avant d’arriver que j’allais prendre un jour de repos ici, mais finalement, hors de question. Je vais plutôt faire une demi journée demain, et établir un camp à une vingtaine de kilomètres, juste avant la grosse difficulté : les Five Finger Rapids.
J’aurais quand même bien profité de capter à nouveau du réseau ici, histoire d’envoyer quelques nouvelles.

13 Septembre – Camp 10 : Five Finger Mine
Au petit jour, le Yukon voit sa surface couverte de volutes de fumée, dès lors que les rayons de soleil viennent la toucher.
Je vais payer mes 30$ pour la nuit peu agréable dans un lieu pas incroyable. Dire que pour 30 dollars de moins, j’avais un superbe camp avec vue et sans bruit, à moins de 30 minutes d’ici… je suis vexé et un peu frustré, mais c’est ainsi.
Vers 10 heures 45, j’ai fixé mes sacs au packraft, et je vais à l’eau.

Je dépasse rapidement Carmacks, et, en dehors de quelques bruits en provenance de la route située non loin, je retrouve rapidement le monde sauvage.
À chaque nouveau virage, je suis surpris de voir à quel point le fleuve ronge les berges, inexorablement. Je suis tout autant surpris par la longueur de ces virages ; Il me faut vraiment pas mal de temps pour en parcourir l’intégralité. Les dimensions du fleuve n’ont plus rien à voir avec la rivière que j’ai parcouru au début de ce voyage.
Sur certains flancs, je découvre les hoodoos, ces sculptures provoquées par l’érosion des pentes sableuses. Tantôt en forme de pics acérés, tantôt en forme de dôme ou de tours plus rondes, c’est un spectacle fascinant.
Tout autant que le petit renard qui trotte le long de l’un de ces virages, au raz de l’eau. Il s’arrête brièvement pour me regarder, puis continue son chemin sans trop se soucier de cette rencontre certainement atypique.
Lorsque j’arrive au point GPS que j’ai marqué comme étant potentiellement le camp du jour, je débarque, et je prospecte. Le lieu ne m’inspire pas, notamment en raison des herbes très hautes, et de l’enchevêtrement d’arbres couchés que je devine partout autour.
Après plusieurs minutes, je retourne au packraft ; Un coup d’oeil sur la carte, et je me rends compte que je suis encore un peu trop haut sur la rivière.

2 kilomètres plus loin, je découvre mon point de chute, sur le site d’une ancienne mine de charbon – la Five Finger Coal Mine.
L’endroit est idyllique, adapté même en cas de niveau d’eau très haut car situé quelques mètres au dessus du fleuve, en bordure de celui-ci, et avec une vue magnifique ; Tout à côté se dressent de belles roches ocre, des sables gris, des pins bien verts et des feuillus bien jaunes.
Je trouve l’entrée de la mine effondrée, et, caché dans les bois, le vestige d’un chariot rongé par quelques décennies.
Il est encore très tôt, aussi je grimpe les pentes au dessus du camp pour aller explorer et profiter encore un peu plus du lieu. Je trouve un point de vue incroyable sur tout le secteur, sur le lointain et sur l’enfilade des virages du fleuve ; Quel dommage que le soleil se couche pile face à moi ! La photo aurait été folle.
À 10 kilomètres environ de mon lieu de bivouac se trouvent les emblématiques Five Finger Rapids ; Un lieu iconique pour tous ceux qui descendent le fleuve, et pour moi, le dernier vrai point de difficulté.
J’ai hâte d’y être, même si ça me stresse un peu.
Cela signe aussi le début des 10 derniers jours de ma descente jusqu’à Dawson City.
Que la météo et les vents me soient favorables !

14 Septembre – Camp 11 : Big Horn Crossing
Un nouveau réveil glacé ! Et pour une fois, vraiment glacé, puisqu’il fait entre -2 et -3 degrés au lever du jour.
Je râle – évidemment – et je traîne la patte ; J’enfile pour la première fois le merinos à manches longues, les gants et le buff. Je fais quelques images, puis direction le petit déjeuner.
J’ai laissé la caméra en timelapse cette nuit sur le bord de l’eau, entre minuit et 05 heures, et j’ai bien fait ! Elle a capté de magnifiques aurores boréales d’un vert bien vif.
Enfin, le départ. Et une heure plus tard, j’arrive en vue des Five Finger Rapids ; J’ai laissé la caméra sur la tête, et je compte bien filmer le passage.

Au loin, on devine d’abord un élargissement important du fleuve, en même temps qu’un très long virage vers la gauche. Puis se dressent les superbes colonnes rouges et ocres au milieu de l’eau – celles qui ont donné son surnom aux rapides.
Je vois la pente s’effondrer derrière les roches immenses, dans un décor grandiose et de toute beauté.
Le courant s’intensifie, alors que je m’oriente vers le canal le plus à droite, celui réputé le plus sûr. En sortie de virage, malgré pas mal de précautions, je me fais aspirer vers la falaise qui marque le début des difficultés ; Je m’emploie pour l’éviter, et me fais recracher dans les vagues.
C’est parti pour un rodéo intense.
« Calme et concentré » alors que je rebondis de plus en plus fort dans l’axe de descente.
Quelques centaines de mètres plus loin, je souffle, le plus dur est derrière moi. Restent les « Rink Rapids » un peu plus loin, que j’évite intégralement en serrant une nouvelle fois à droite.
Le reste de la journée se déroule sans encombre, avec un petit ours noir aperçu sur une île, très vite caché par les ombres et les herbes. En milieu d’après midi, j’arrive à mon camp, dans une très belle forêt clairsemée et sous le soleil, après une cinquantaine de kilomètres.
Désormais je vais devoir régler mon allure pour rester autour des 40km/jour jusqu’à atteindre Dawson City. Si les courants restent aussi puissants, cela devrait aller. Même si demain il est annoncé du très gros vent ; Nous verrons bien.

15 Septembre – Camp 12 : Minto
Le ciel est très chargé ce matin, mais il n’y a pas encore de vent. Au vu des nuages et de leur rapide progression du Sud vers le Nord – plus ou moins dans mon axe – j’ai quand même peu de doutes sur l’arrivée du mauvais temps.
J’embarque vers 10 heures. Au plus j’avance, au plus les reliefs s’adoucissent ; Pour autant, les couleurs or et rouge sont encore très vives et omniprésentes.
J’approche maintenant de Minto, dernier point de sortie en cas de problème ; Je commence à croiser pas mal de cabanes, des petites habitations, des barges et des bateaux. D’ailleurs, en arrivant proche du village, un ferry s’occupe d’embarquer un véhicule pour rejoindre l’autre rive.
Nous sommes ici en plein cœur de l’exploitation minière du Yukon.

C’est une facette que l’on occulte assez aisément, et pourtant ; C’est la pierre angulaire de l’histoire moderne de cette région, débutée avec la Ruée vers l’Or dans le Klondike, à la fin des années 1900.
Beaucoup – moi le premier – pensent qu’avec la fin de cette période de faste et de drames, l’exploitation minière a cessé, ou en tout cas, a été reléguée au second plan. Pourtant, les gisements de métaux précieux n’ont jamais été autant exploités ; Et au regard du nombre de sites en activité, encore en prospection ou pour lesquels des permis ont été demandés, ce n’est pas prêt de s’arrêter.
J’en ferais certainement quelques lignes supplémentaires à la fin de cette aventure, tant il y a de choses à dire sur le sujet ; On parle là d’une activité aux enjeux majeurs sur le plan local et national, tant au niveau économique, qu’humain ou encore écologique et hydrographique.

La pluie et le vent finiront par s’inviter, peu avant le camp que j’avais repéré sur carte et que je ne trouverais jamais ; J’ai l’idée de cibler une berge un peu haute, où j’ai l’impression de distinguer quelques arbres clairsemés.
Les traces de passage dans le talus finissent de me convaincre d’accoster. Je trouverais 3 bons emplacements, et les traces d’un feu récent. Peu après 14 heures, je suis déjà installé ; Le vent forci, comme à mon arrivée à Cyr’s Dredge, mais le soleil revient également, et réchauffe agréablement la tente.
Déjà 100 kilomètres depuis Carmacks ; Il me reste encore 8 jours pour rejoindre les portes de Dawson City, à 300 kilomètres. Le rythme est bon, mais la météo semble définitivement tourner au vinaigre pour la fin du voyage.
Pour seuls animaux aujourd’hui, seulement quelques aigles et quelques humains.

16 Septembre – Camp 13 : Black Creek
J’avais encore de bons espoirs pour un ciel dégagé et de belles aurores boréales cette nuit, aussi j’ai à nouveau préparé le trépied et mis un réveil à 23 heures. Lorsque je sors la tête du duvet, il n’y a que le vent, et les masses de nuages…
Pour le reste de la nuit, j’essuie de belles bourrasques, qui me tiennent autant réveillé que mes douleurs au dos ; Il n’aura jamais fait froid cela dit, c’est déjà ça.
Avec ma dette de sommeil, je m’élance pour environ 40 kilomètres jusqu’au prochain camp, sous la grisaille.
Très vite, je suis engagé dans le chenal de gauche de Hell’s Gate. Il s’agit d’une longue section du fleuve où l’eau a creusé une quantité infinie de canaux traversants, rognant des terres, supprimant des îles, et créant d’innombrables chemins ; Certains praticables, d’autres sans issue, et d’autres encore, en courant contraire.
De ma position, il est bien compliqué de m’en rendre compte, si ce n’est en essayant de compter tous ces canaux qui défilent sur ma droite. Sur le GPS en revanche, il est bien plus explicite de suivre ma position au milieu de tout ce foutoir.

Je continue mon chemin vers la Pelly River, et Fort Selkirk, deux très hauts lieux historiques de l’âge d’Or du Yukon.
Arrivé en vue de Ft Selkirk, je gamberge de longs moments sur le fait de m’y arrêter ou non. Les façades des bâtiments historiques m’invitent vraiment à m’imprégner de cet endroit, et de ses légendes ; Mais le vent, le courant qui me pousse au loin, et le temps qui passe auront raison de cette option.
Me voici à longer de grandes faces basaltiques. Elles sont les témoins de la rencontre entre la lave et la glace, il y a de cela nombre de milliers d’années en arrière.
Je peste de ne pas trouver le camp à proximité de Black Creek, comme indiqué sur la carte ; Je traverse donc les 200m jusqu’à la rive opposée, dans un courant puissant. Il me faut m’employer comme un damné, mais, de l’autre côté, je trouve la terre promise, et mon lieu de bivouac.
Si l’endroit est particulièrement agréable, le vent fort l’est beaucoup moins. J’arpente les bords de l’eau, et découvre quelques traces bien nettes du passage d’un ours ; La vue vers l’amont est agréable sous le soleil couchant, et les nuages menaçants.

17 Septembre – Camp 14 : Selwyn
Il a plu une bonne partie de la nuit, et ce matin encore, il pleut. Je sors de la tente, remballe toutes mes affaires, et me pose sous les grands arbres pour prendre mon petit déjeuner. Vers 09 heures 30, je me lance.
Pendant près de 02 heures, la pluie ne me lâche pas ; Puis sans crier gare, elle s’enfuit.
Les paysages, qui s’étaient pas mal aplanis les derniers jours, reprennent des formes. De nouvelles montagnes gagnent doucement l’horizon, toisées d’or sur leurs flancs, et surmontées d’une sinistre grisaille.

Les animaux me semblent avoir un peu déserté, en dehors de quelques grands rapaces et des habituels canards.
J’avance à grand rythme, et, assez tôt, je trouve mon camp, à proximité de la Selwyn River. J’ai bouclé en 4 heures les 40 kilomètres du jour. En refaisant mes calculs, je me rends compte que je finirais certainement avec une journée d’avance à Dawson City. Je ferais encore un dernier bivouac à quelques kilomètres de l’arrivée, histoire de profiter d’une dernière nuit bonus sous les étoiles.
Me voici en tout cas arrivé à l’ancien campement de la Selwyn River, où l’on retrouve deux bâtiments d’époque, assez délabrés, et un grand panneau explicatif sur l’histoire de ce lieu emblématique.

J’ai à peine le temps de monter ma tente que déjà la pluie revient à la charge. Direction la sieste, donc !
Le soir venu, le temps revient au calme. Je peux profiter de la table en bois située au dessus de la rivière pour y prendre mon repas ; Les feuillages sont de plus en plus au sol, et de moins en moins sur les branches.
J’ai l’impression d’avoir eu le privilège de vivre l’intégralité de l’automne depuis mon arrivée. Pour le moment, la météo de ce weekend s’annonce très mauvaise ; Je me dis que la journée de plus à Dawson City ne fera pas de mal, pour faire sécher et reconditionner le matériel.

18 Septembre – Camp 15 : Coffee Creek
Le réveil est bien frais, mais au moins, le ciel semble s’orienter vers les éclaircies. Ça fait du bien de naviguer à nouveau un peu au soleil.
Même si, au bout de quelques heures, j’ai trop chaud, mal aux yeux, et la tête en feu. Les vues sont splendides, avec énormément de reliefs ; Par contre j’ai l’impression de ne pas avancer bien vite. Le courant est parfois faible, et ça en devient pénible.
Je croise dans la matinée un jeune loup gris, qui longe le Yukon sous de grandes falaises, très tranquillement, à quelques mètres de moi. Dès lors qu’il le peut, il s’échappe vers les hauts. Une rencontre très surprenante !
L’après midi me fait pester : je ne trouve pas de camp vers Ballarat Creek, ni vers Coffee Creek… Je vais m’échouer lamentablement sur les bords d’une île, après 55 kilomètres. L’endroit est glauque, moche et humide.
J’espère être plus chanceux demain.

19 Septembre – Camp 16 : Thistle Creek
La pluie est de retour ce matin ; J’ai quand même eu le temps de ranger mes affaires et de garder ma tente au sec pour ce soir.
Les deux premières heures de navigation sont pénibles. Je n’ai pas envie, et j’ai beaucoup de mal à apprécier le paysage qui se découpe de temps à autre au travers des brumes épaisses.
L’ambiance est folle, malgré tout, avec de belles nappes de vapeur au raz du fleuve, des petits nuages de condensations 50 mètres au dessus, et, tout en haut, les grands nuages de mauvais temps.

Les montagnes se dévoilent, puis se cachent, dans un jeu perpétuel.
Passent les heures ; Je me sens inconfortable et blasé. C’est ainsi, encore une fois, il faut savoir accepter ces moments bien moins réjouissants, et souvent occultés des récits lors de ces longues itinérances.
Ces jours, où l’on a pas envie d’être là, mais en même temps, où l’on a pas vraiment envie d’aller ailleurs non plus.
Une nouvelle fois, je ne trouve pas de camp. Et quand j’ai la joie d’en découvrir un, il est occupé par des bûcherons.
Je vais un peu plus loin, prend un chenal très calme et découvre une belle propriété esseulée au bord du fleuve ; Je m’arrête encore un peu plus loin, sur les bords d’une petite île.
Pendant mes explorations de l’après midi, j’y découvre les traces d’un immense élan, d’un ours, et d’un loup solitaire.

Vers 21 heures 30, alors que l’obscurité est quasi totale et que je commence à m’assoupir dans mon duvet, j’entends subitement les branches craquer derrière ma tente, puis un souffle puissant, juste derrière ma tête.
L’espace de quelques secondes, je suis crispé, la main sur mon couteau à lame fixe ; Je suis convaincu qu’il s’agit d’un ours particulièrement massif, et je sens l’adrénaline frapper mes tempes.
Jusqu’à bientôt entendre très distinctement un bruit de sabot. Je sais alors par déduction qu’il s’agit d’un élan ; Je prends ma caméra, la passe en mode nuit, et sors délicatement de mon sac de couchage.
J’attends un peu, puis ouvre le zip de la tente.
Malheureusement, l’animal est déjà trop loin. Il entre dans l’eau, et traverse. C’est bien un élan, et il est absolument titanesque !
La partie haute du corps et la tête dépassent allègrement du bras de la rivière, alors même que si j’étais tombé à cet endroit, je n’aurais pas pu avoir pied ! Lorsqu’il s’en va de l’autre côté, j’ai l’impression de voir trotter un pick-up américain surdimensionné !
J’aurais encore un peu de mal à me rendormir, mais c’est un bonheur total de terminer ma journée comme ça.

20 Septembre – Camp 17 : Henderson’s slough
Il a beaucoup plu cette nuit, et il pleut encore au lever du jour. Je décale mon réveil d’une heure, prends mon temps, et mon petit déjeuner.
Au départ, tout est gris et humide. Le plafond est bas, et la vue est inexistante.
Jusqu’à 13 heures, tout n’est que brume et nuage. Puis, comme hier, le ciel finit par se morceler, et quelques coins bleus apparaissent subrepticement.
Je dépasse la White River, puis la Stewart River, et soudain, le courant s’intensifie. Moi qui en avait une peur bleue en sortant de la Big Salmon, je m’y sens maintenant totalement à l’aise et en confiance.

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Au détour d’un virage, je découvre des surplombs clairsemés au bord d’une grand île. Pour m’y arrêter, je dois faire un créneau lancé à pleine vitesse entre deux arbres couchés dans l’eau, avec seulement la place d’y mettre mon packraft.
Je n’ai encore jamais essayé ce genre de manœuvre, encore moins avec le courant. Mais comme les arbres ne présentent pas de branches pointues orientées vers mes boudins, je tente ma chance, et réussi du premier coup ; De toute manière, je n’avais qu’un seul essai.
Je trouve un très bel emplacement de camp, visiblement jamais ou rarement utilisé, composé de grandes terrasses de sable en hauteur, avec quelques petits bouleaux rabougris autour. L’endroit est propice, et la vue est belle.
Seuls les moustiques, très agressifs, vont passablement m’énerver et minorer ma joie d’être ici.
La météo est clémente, avec un peu de vent et des éclaircies, et c’est donc le parfait moment pour tendre un fil à linge et semer toutes mes affaires sur les branches des arbustes alentours.
En 1 heure, presque tout est sec.
Je commence à me rendre compte qu’il ne reste plus que deux journées de navigation, dans ce qui est déjà ma plus longue itinérance jamais réalisée.
Seule la perspective des jours de pluie qui s’avancent vient un peu atténuer la nostalgie de devoir déjà bientôt m’arrêter et, pire, de devoir bientôt rentrer.

21 Septembre – Camp 18 : Reindeer Creek
Une nouvelle nuit sous les averses, et une journée qui ne semble pas, cette fois, profiler d’amélioration.
Les 40 kilomètres du jour sont une bagarre mentale intégrale ; J’ai l’impression de faire du sur place, je me sens déconnecté de mon corps et de mon environnement.
L’arrivée à Reindeer Creek va finir de saper mon moral.
Je me trompe de voie, et me retrouve bloqué avec des niveaux d’eau largement insuffisants ; Je dois sortir, tirer, pousser, me remettre à l’eau… Puis ça recommence, c’est sans fin.
Lorsque se profile la sortie, j’aurais finalement plus marché que navigué.

Enfin, j’aperçois la zone dans laquelle devrait se trouver mon dernier bivouac. Et comme pour me récompenser de cette journée abominable, s’offre à moi un dernier spectacle de toute beauté : je suis accueilli par deux loups, en train de jouer ensemble sur une plage de sable gris anthracite.
L’un s’avance, pour mieux me regarder approcher, puis semble se retourner vers son camarade, et tous deux s’en vont de concert dans la forêt voisine.
L’emplacement du camp est superbe, mais quel dommage que la météo reste aussi maussade. Aujourd’hui, rien ne va sécher, au contraire.
Le repas est pris sous la tente, déjà détrempée. Je vais passer ma fin de journée à l’éponger en boucle. J’avais initialement prévu de bivouaquer une dernière fois juste avant la ligne d’arrivée, mais toutes mes affaires commencent à prendre l’eau ; Aussi, je fais le choix raisonnable d’en finir demain.
J’appréhende un peu l’ennui que va générer cette arrivée anticipée. Mais la sagesse me dicte de privilégier cette option, histoire de pouvoir faire sécher convenablement tout mon matériel avant de le remettre en sacs pour l’avion retour.

22 Septembre – Arrivée : Dawson City
La décision prise hier soir de finir mon périple dès le lendemain est irrévocable. Mon matelas est à moitié trempé, et mon duvet commence aussi à prendre l’eau ; De manière générale, tout est humide.
Dans ces conditions, et au regard de la pluie ce matin et de l’absence de créneau certain de beau temps pour cet après midi, je ne prends pas le risque de refaire une nuit dehors.
Ainsi, ce matin et pour la dernière fois, je replie ma tente, roule mon sac de couchage et démonte mon réchaud. Une dernière fois, je fourre mon fatras dans les sacs, et une dernière fois, je les fixe sur mon packraft. Je tends et j’enroule la fine cordelette rouge autour du gros sac tubulaire à l’arrière, et j’attache le mousqueton aux points d’ancrage du bateau.
J’enfile mon gilet de flottaison, y fixe le gps, puis le leash. Relié à l’embarcation et à la pagaie, une dernière fois, je pousse contre le rivage et rejoint le courant.

Rapidement, la pluie cesse ; Le vent, cela dit, reste de la partie.
J’avance bien, et je dépasse assez vite l’embouchure de l’Indian River.
Vers 15 heures 30, après un dernier virage à gauche, j’entrevois les premiers bâtiments qui annoncent l’arrivée à Dawson City.
Viennent alors s’entrechoquer l’exaltation d’avoir réussi à terminer cette aventure comme je l’avais imaginée, et déjà, une pointe de nostalgie à l’idée de devoir, une dernière fois, débarquer.
Et pour magnifier ces derniers kilomètres de navigation, j’ai l’immense surprise de voir surgir un superbe arc en ciel, qui vient couvrir le fleuve au niveau même de Dawson City !
C’est incroyable.

Mais il me faut encore croiser les courants de la Klondike River, qui vient se décharger juste avant la ville. Et dans l’euphorie, je me retrouve à prendre de mauvaises décisions.
Je sous estime la puissance de cette rivière perpendiculaire, et m’y engage à pleine vitesse pour essayer de la couper et de rejoindre mon point de débarquement. Je manque plusieurs fois de me faire renverser, mais par je ne sais quel miracle, ça passe.
À 16 heures, les pieds dans le Yukon et la tête ailleurs, j’en termine avec ce premier périple en packraft de près de 800 kilomètres.
Avant toute chose, une nécessaire photo pour immortaliser cet instant.

Puis déjà il faut tout démonter, sortir toutes les affaires, et les étaler pour tenter de les sécher un peu. Je rince mon embarcation de tout le sable qu’elle contient – autant de grains que d’aventures vécues – et je jette tout dans les deux grands sacs de voyage.
J’ai pris deux nuitées supplémentaires à mon hébergement, me soulageant ainsi de devoir remonter la tente humide au camping local, et me soulageant au passage de quelques centaines de dollars.
J’envoie quelques nouvelles sur le chemin vers mon hôtel.
Le grand mammouth décoratif me souhaite la bienvenue, tandis qu’un peu plus loin sur l’eau, le traversier fait encore ses aller-retour au soleil. Je découvre Dawson City, avec ses façades colorées au style des années 1900 ; Un vrai décor de cinéma, mais avec un charme certain.
Arrivé aux Klondike Kate’s Cabin, je prends congé dans mon petit chalet en bois. Je commence rapidement à trier mes affaires, et à les étaler à droite et à gauche, et notamment sur la terrasse.
Pour aujourd’hui, ce sera tout. Et c’est déjà pas mal.

Epilogue
« Si demain je ne suis plus, et que mon dernier voyage s’est achevé, je voudrais au moins que le monde sache à quel point ce qui aura semblé futile aura, pour moi, tellement compté.
Chaque aventure, chaque image, et chaque mot. »
L’air est frais en ce début de soirée ; Les rues vivent du bruit des moteurs, et des âmes passantes.
J’arpente les berges du Yukon une dernière fois, du traversier, jusqu’au recoin de plage qui m’a accueilli à mon arrivée.
Un au-revoir au petit « Yukon Rose » sur sa remorque, et au grand « Keno » définitivement à quai ; Puis un bref bonjour à une vieille dame, et à son petit chien terriblement laid ; Et aussi un bonsoir à une jeune femme, terriblement belle.
Un regard vers le grand Mammouth laineux (qui relève plus de la mise en scène que de l’Holocène) et déjà, le bruit de la Klondike River en contrebas.
Le soleil commence son inexorable déclin alors que je m’assois sur un rocher, dans l’ombre des montagnes.
Demain, je retournerais à Whitehorse, et ensuite, vers ce que je nomme « chez-moi ».

Là bas, d’ici quelques jours, je me sentirais à nouveau perdu, seul et esclave de ce qui ne peut être prédit ou maîtrisé ; Un peu comme sur la rivière, ou peut être même davantage.
Je sais qu’il m’arrive de plus en plus, lorsque s’achève un voyage, de ressentir une puissante nostalgie ; Rapidement, le vide en moi se creuse, et, au bonheur des jours d’expédition, succède une triste nuit.
Bien sûr, cela s’atténue un peu, avec le temps ; Dans les journées passées à occuper mon esprit et mon corps, particulièrement. Au travail, mais aussi au sport ou devant un écran, et lorsque je dors.
Jusqu’à ce que, inéluctablement, vienne le moment de trier les photos, et de retranscrire mon récit.
À nouveau la lumière m’éblouis ; Je replonge dans l’eau glacée du fleuve, et je m’enivre des odeurs de pin. Je suis de retour dans ces vallées, les souvenirs affluent, les émotions aussi – parfois avec une violence inouïe.
Et puis un jour ou un soir, tout seul derrière mon ordinateur, j’assène un dernier point, tout au bout d’une dernière ligne. Je charge les photos sur un serveur, je fais ma mise en page, et je publie.
Il ne reste plus rien à vivre, à faire ou à écrire ; Mon œuvre appartient désormais au passé.
Le point final est en ligne, et tout est terminé.

Je ne saurais nier une pointe de fierté pour le chemin parcouru, et pour le travail accompli ; Tout autant qu’un spleen infini.
Ne restent alors que le souvenir, et les histoires que j’aurais à raconter.
Je dis au-revoir à cette parenthèse de vie dont je suis maintenant privé ; Je dis adieu à celui que, encore quelques semaines auparavant, j’ai été.
Je me souviens que l’impermanence de la vie est aussi ce qui lui donne le plus de valeur, et de crédit ; N’est jamais éternel ce qui est beau, ce qui est précieux, et ce que l’on chérit.
Pour autant, doit-on s’en priver ?
En tout cas, moi, je continue. Quand bien même cela frôlerait, aux yeux de certains, l’absurdité. Je me le dois, à moi-même plus qu’à un autre ; Je me le dois parce qu’il s’agit là de ma seule véritable liberté.
Et si demain je ne suis plus, et que mon dernier voyage s’est achevé, je voudrais au moins que le monde sache à quel point ce qui aura semblé futile aura, pour moi, tellement compté.
Chaque aventure, chaque image, et chaque mot.

Aujourd’hui au Yukon, et demain, qui sait ?
Inéluctablement, l’eau continuera à couler, sans jamais se soucier de mon passage ou de mon absence ; Alors que j’écris ces lignes, le fleuve, lui, bientôt va geler. Et au printemps prochain, comme à chaque printemps avant cela, il subira la débâcle ; Tout ce qui, pour un temps, se sera figé, va se fragiliser, se morceler, puis se briser. En avril, l’amoncèlement de troncs, de terre et de glace s’en ira dévaler des milliers de kilomètres pour rejoindre la mer de Bering ; Ce qui fût ne sera plus, et le paysage en sera à jamais bouleversé.
Année après année, tant que dure son existence, le Yukon va connaître ces métamorphoses. Ces pauses éphémères dans le lit de son courant, et ces élans de fureur ; Ainsi en va de sa destinée.
Et ainsi en va de la mienne.
Pareil au fleuve, je navigue le cours de ma vie au rythme des saisons, du gel, et des débâcles ; Sans pouvoir y changer quoi que ce soit, sans pouvoir revenir en arrière. C’est un état de fait que j’accepte, et, depuis maintenant plusieurs années, que j’embrasse et cultive bien volontiers.
J’espère juste qu’avant d’atteindre l’embouchure – avant d’entrer dans l’Océan – j’aurais le privilège de vivre encore de nombreuses transformations, et de voir encore de nombreux paysages.
Aujourd’hui au Yukon, et demain, qui sait ?

Chaque aventure, peu importe sa durée, sa destination ou sa beauté, a une fin. Une fin non désirée, parfois difficile à accepter, et pas forcément conforme à ce que l’on aurait souhaité.
Une aventure n’est pas un exercice de mathématique, et pas toujours un raisonnement logique ; Ce ne sont pas des sommes de chiffres, des quantités d’événements ou une suite idéale de grands idéaux indispensables au bien commun.
J’aime la considérer à la mesure de l’émotion qu’elle a su nous apporter, de la richesse d’enseignements que nous en avons retiré, et de l’empreinte marquante – sinon indélébile – qu’en nous elle a pu graver.
La vie étant – à sa façon – une grande aventure, ne pourrions nous pas de la même manière la considérer ?
Peut être qu’ainsi, si la fin devait arriver plus tôt qu’annoncée, nous trouverions sinon du réconfort, au moins une très grande valeur dans l’existence qu’un Homme a mené ?
À Stéphane, parti trop vite et trop brutalement.

