Introduction
« On se souvient du baiser promis, on oublie les baisers reçus »
« Où devrais-je aller en début d’année 2025 ? » me demandais-je encore à l’automne dernier. Probablement en Scandinavie, m’étais-je répondu. Après tout, ce n’est pas trop loin, assez faisable en terme de logistique, l’accès m’est connu et logique, et il y a de jolis endroits.
Oui, mais quel endroit ?
En étalant une carte des contrées nordiques, et en ouvrant un moteur de recherches pour trouver ce qui est le plus en vogue là haut, les choix deviennent aisés ; Il suffit de regarder ce qui est « trendy » et populaire.
Il y a des critères – ou plutôt des mots clefs – qui peuvent aider : Laponie, extrême, isolé, photo (ou vidéo) génique…
Je me retrouve avec quelques options majeures :
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Le Hardangervidda, en Norvège ; Un monument du voyage polaire raisonnable, qui coche toutes les cases. Mais je l’ai déjà fait, et puis j’y ai pris un revers. Ce serait dommage d’en prendre un deuxième, je passerais pour un vulgaire amateur qui enchaîne les échecs.
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Le Finnmarksvidda, toujours en Norvège ; C’est aussi un incontournable pour démontrer qu’on en veut, et qu’on en a ! Je ne l’ai pas fait, mais ça m’a l’air un peu « court » dans sa traversée conventionnelle (Ouest / Est).
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Le Sarek, en Suède ; J’en reviens, c’était magnifique, mais je ne me vois pas y retourner tout de suite. Après tout, je l’ai « coché », il n’y a aucun intérêt à récidiver.
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Le Lac Inari, en Finlande ; En incluant ses abords, ses parcs nationaux proches, c’est immense. Je ne connais pas bien, mais ça m’a l’air un peu plat, voir convenu. Je ne vois pas quel exploit je pourrais y réaliser.
Il reste encore quelques autres lieux, mais marginaux, et qui ne feront pas vendre mon récit d’aventure. Après tout, si personne ne connaît, et pire, si je ne reviens pas avec des images et des événements marquants, quel intérêt aurais-je à y dépenser mon temps et mon argent ?

Rien que d’avoir rédigé ce préambule rempli de foutaises, je me sens ulcéré.
Quand je pense que quantité d’aventuriers-influenceurs n’envisage leurs expéditions que par ce seul prisme, mes maux s’aggravent.
Ajoutez à cela des ingrédients devenus obligatoires pour faire vendre : le danger mortel, le record de distance ou de vitesse inhérent à l’entreprise, les motivations culturelles / scientifiques / écologiques pour justifier du départ, la nécessité d’être « le premier » et en bonus le documentaire sponsorisé qui arrivera dans l’année…
L’humain aigri qui s’exprime derrière l’écran aimerait pourtant croire que cet aspect des voyages actuels, modernes et connectés, ne représente qu’une fraction de ce qui se passe réellement dans les disciplines qu’il affectionne.
J’ai quand même la désagréable impression que ne sont désormais valorisées (ou sur-exposées, peut être) que les réussites, les démesures, et les exploits. J’exècre cette dynamique, qui s’est tant amplifiée au travers d’internet et des réseaux.
Tout comme je ne supporte (toujours) pas qu’il faille sans cesse que l’on doute, que l’on questionne, et que l’on dénigre les rêves et les réalisations aventureuses qui n’ont pour seule justification qu’un cri du cœur.
Alors quoi ? Ça ne suffit pas, de juste le vouloir ? À quel moment est-ce devenu insignifiant de succomber aux émotions ?
Je reste convaincu que c’est pourtant le socle parfait, et indicible.
L’Aventure devrait presque toujours être synonyme de coup de foudre. Ce devrait être spontané, beau, et enivrant ; Peut être aussi un peu dingue, un peu idiot, voir un peu déstabilisant. Il faudrait avant tout que ce soit fou, que ça prenne aux tripes, et que ça fasse monter les larmes à l’âme ; Ce sont en tout cas des critères incompressibles à mes yeux.
Si vous ne tombez pas en amour devant vos rêves, est-ce que cela vaut vraiment la peine ne serait-ce que de partir ?
Au cours de l’année 2024, lorsque je fais le choix d’aller vers la Norvège, je ne suis guidé que par deux choses très simplistes : le besoin d’une itinérance hivernale au long cours, et l’envie de retrouver le calme et la beauté des grandes étendues du Nord.
Je suis gourmand : si j’ai jeté rapidement mon dévolu sur le Finnmarksvidda, je ne vais pas m’en contenter. Plusieurs idées germent autour de ce lieu, dont certaines sont encore sagement stockées dans un coin de ma tête – on ne sait jamais.
J’étire la Mappemonde, et voilà que je contemple le Lac Inari, qui ne semble pas si loin ; Je scrute, je cherche, je défriche.
Au plus je place de points de passages sur ma carte virtuelle, au plus mon cœur se met à battre la chamade. Je dessine une ligne logique, qui démarre à Alta, sur la côte de la Norvège, et qui suivra le 70ème Parallèle vers l’Est, jusqu’au Lac Inari, en Finlande (Que j’irais également arpenter quelques jours durant).
J’ai décidé qu’à l’hiver prochain, je m’en irai lier ces deux gigantesques espaces dans un seul et même voyage.
Le but étant fixé, et les moyens d’y parvenir m’étant déjà connus, je m’en vais mettre à jour ma liste de matériel, et planifier mes réserves de nourriture ; 5000 calories par jour, pour 1kg non emballé, et pour un total de 20 jours en mouvement.
J’ai la chance de pouvoir m’octroyer 4 semaines de vacances ; Et, il faut le dire, j’ai la chance d’être en bonne santé et d’être capable de tracter les 75kg de ma pulka au départ de ces 3 semaines d’itinérance.
Car, comme à mon habitude, j’ai choisi de réaliser cet itinéraire d’un peu plus de 300km en totale autonomie ; Peu de risque à le faire seul, d’ailleurs, puisque le parcours est ponctué de refuges, de balisage, d’un village à son point médian, et de possibilités de retraite et de secours plutôt faciles d’accès.
L’autonomie aussi, cela dit, car je n’ai pas envie, ni besoin, de m’imposer des journées interminables à un rythme démoniaque pour arriver à destination.
J’ai envie et besoin de prendre la pleine mesure de ces journées, de les apprécier, de les déguster, et de les enchaîner ; Je veux prendre du temps pour moi, seul dans ces immensités. Autant de temps qu’il en faudra.
À mon sens, nous vivons déjà un peu trop sous le joug du chronomètre, des mesures, des deadlines, et des semaines bien réglées et compartimentées ; Le tout, souvent, dans une pression et une anxiété nauséabondes. C’est le cas pour beaucoup d’entre nous, moi y compris.
Alors, lorsque je chausse mes skis pour une seule fois dans l’année, ce n’est pas pour répéter ce cycle là.
Quand je m’envole pour Alta, je laisse la frénésie au placard ; Désormais, place à ma bulle de sérénité !

Première partie : la traversée du Finnmarksvidda, d’Alta à Karasjok.
Au matin, c’est la pluie qui s’invite, ainsi que des températures plus ou moins positives.
Je suis dépité ; Je suis venu skier dans un milieu polaire, et me voilà face à des conditions de fin avril.
Le 20 février au matin, après une heure de taxi sur la route enneigée, j’arrive au bord du plateau ; Le Finnmarksvidda commence ici.
Je suis un peu rassuré par les quantités de neige amplement suffisantes que je vois autour de moi. Il me faut un peu plus de 30 minutes pour assembler ma pulka, m’équiper et organiser un minimum mes affaires en vue du bivouac ce soir.
Le départ se fait sur la route, en douceur. Pas pour longtemps, pas par plaisir, mais simplement pour pouvoir ensuite m’insérer sur un premier lac que je vais traverser. Une neige très fine et du vent ¾ face m’empêchent de bien regarder le paysage sur les deux premières heures ; Tant pis.
Lorsque se débouche l’horizon, je peux voir les douces proéminences blanches qui m’encerclent ; Il y a très peu d’arbres ou arbustes, juste quelques maisons. Avec un peu plus de 13km ce premier jour, je décide de m’arrêter de m’installer, peu après 15h30.
La nuit tombe à une vitesse folle à cette latitude et à cette période ; Bien entamé, je m’engouffre dans la tente et me plie à ce qui sera une routine quotidienne pour les 3 prochaines semaines.
En substance : je dispose tous les effets qui me seront nécessaires sous la tente, je me change, je dévore mes rations et je pars me coucher.
L’intérieur de la tente est déjà un peu humide ; La faute au manque de froid, et au manque de vent.

Le lendemain, je continue à avancer sur ce plateau peu vallonné.
Le vent de Sud est un peu pénible, et presque toujours de face. J’aurais croisé un groupe important d’une quinzaine de skieurs au matin, en sens inverse et avec des pulka très peu chargées ; Puis, peu après, deux skieuses qui me dépasse et me dépose.
Dès que je m’arrête, le froid se fait plus mordant ; Mes pauses sont très courtes – environ 5 minutes après une heure de progression.
Pour la deuxième moitié de la journée, le plat de résistance est un nouveau lac de taille imposante ; Tellement que je n’en verrais pas le bout ! Peu après 15h30, je me résigne à dresser la tente, un peu difficilement à cause du vent et du manque de neige ici.
Les deux dernières heures m’ont coûté beaucoup d’énergie ; La pulka est très lourde, et je suis heureux que le dénivelé soit extrêmement faible pour le moment. J’avale les calories du soir, et sans cérémonie, je me glisse dans mon cocon.

Au 22 février, j’ai bien dormi. Il fait un peu plus froid, mais rien d’incroyable ; J’arrive à me préparer un peu plus rapidement, et à quitter mon nid douillet sans trop tarder.
Pour le moment, c’est toujours assez difficile physiquement de me « mettre dedans » pendant les premières heures. J’arrive bientôt au refuge de Mollisjok, où plusieurs motoneiges sont stationnées devant.
Je n’aime pas trop ces engins, et leur bruit ; Un peu comme les motos ou les quads dans mes forêts Vosgiennes. Mais il faut reconnaître que le terrain est propice, adapté et suffisamment grand pour ne pas se gêner ; Il y a la place pour toutes les pratiques.
C’est aussi une activité touristique, et une nécessité un peu partout dans le grand Nord. On ne peut pas « pester » contre ça. Il y a les nécessités de logistique en hiver, le tourisme et ses apports ; Mais c’est aussi le moyen de transport privilégié des Samis – qui d’ailleurs s’en servent pour gérer leurs troupeaux de Rennes et les rabattre – au cœur de ces immensités blanches.
Accessoirement, le skieur qui arpente la terre Sápmi doit se souvenir qu’il sera très probablement secouru par une motoneige en cas de besoin. Il ne faut donc pas trop « râler » d’autant qu’il n’y a pas non plus d’innombrables essaims mécaniques sur la trace !

Fermeture de la parenthèse, et retour dans la descente derrière le refuge. J’ai entrevu de nombreuses bosses à franchir, et la sanction ne tarde pas à tomber : je vais en baver dans les courtes et raides montées qui m’attendent.
Tout l’après midi, j’ai la sensation de ne faire que monter. Le décor – qui était encore agrémenté d’arbustes – se change désormais en désert lunaire ; Quelques roches posées sur les flaques blanches, et rien d’autre.
Au moment de poser le bivouac, le vent fort et un arceau récalcitrant mettent mes nerfs à l’épreuve ; Je hurle deux ou trois fois, j’extériorise ma frustration, puis je reprends calmement mon œuvre pour finir de m’installer.
Je fais une courte sieste jusqu’en début de soirée, histoire de détendre le dos et les muscles en me mettant à plat sur le matelas, puis au réveil, tout en préparant ma pitance, je procède à mes traditionnelles consultations météo.
La journée de lundi s’annonce mauvaise, avec notamment du vent autour de 65km/h. Si ça se confirme, je resterais sous tente ; Il n’y aura pas d’abri possible sur mon trajet ce jour là, presque pas de relief, et pas de refuge. Ce serait prendre un risque inutile de s’aventurer dehors, et à part perdre de l’énergie à me battre contre les éléments en progressant et en essayant de remonter la tente cahin-caha, je n’ai rien à gagner.
Ce voyage est un marathon, pas un sprint.

En attendant, toute la nuit, le grésil a claqué contre la toile ; Je n’ai presque pas dormi. Et au matin, c’est la pluie qui s’invite, ainsi que des températures plus ou moins positives.
Je suis dépité.
Je suis venu skier dans un milieu polaire, et me voilà face à des conditions de fin avril.
Je ne suis vraiment pas du genre à vouloir tirer sur la ficelle du « dérèglement climatique » mais là on tape en plein dans le mille ; Bien entendu, je l’ai déjà vu et vécu. Sur les glaciers des Alpes, ou au delà du cercle polaire, même dans ma région d’origine.
C’est là, c’est factuel, c’est prégnant et inéluctable ; L’humanité dans son ensemble galope en plein dedans ; Et parfois, ça ne fait pas de mal de se prendre en pleine face une réalité qui nous paraît souvent trop lointaine et trop vague.
Au delà de cet aspect, ça vient me rappeler une nouvelle fois qu’en ces lieux, tout peut arriver, et que c’est la nature seule qui décidera du sort de mon voyage, et éventuellement, de mon propre sort.
Vers 09h00, le temps se calme, et une heure plus tard je peux m’élancer.
La journée se déroule sans encombre, même si une nouvelle fois, j’ai un peu de mal à monter mon camp en raison du manque de neige pour les ancrages. La soirée verra défiler quelques motoneiges et un attelage de chiens de traîneau ; La nuit, quant à elle, amène un peu de froid mais pas suffisamment pour geler l’intérieur de la tente.

La matinée du 24 février me fait assez mal aux pattes ; Pendant 4 ou 5 kilomètres j’enchaîne les bosses raides, et je sens que la pulka n’est pas encore assez « légère » pour que je puisse le tolérer facilement.
En haut du dernier ressaut, je prend une pause bien méritée ; Une famille de 3 qui arrive dans l’autre sens à motoneige s’arrête à côté de moi, et nous en profitons pour discuter quelques minutes. Visiblement, la rivière qui va me servir de vecteur de déplacement de l’autre côté du plateau est en très bonne condition, suffisamment gelée et solide pour y progresser en sécurité.
Peu après midi, je me lance dans le dernier col significatif de la traversée du Finnmarksvidda. Le temps, qui était déjà venteux et neigeux, s’est décidé à empirer.
Je lutte un bon moment dans la raide pente sommitale, mes peaux « bottent » et la masse de neige qui reste collée sous les skis brise mon élan. Le vent est maintenant devenu tempête, à mesure que le col se rapproche ; La visibilité est faible, tout comme ma capacité physique à avancer.
En arrivant en haut, je suis lessivé, mais il est hors de question de faire une pause. J’ai transpiré, et face aux rafales, je suis déjà en train de me geler – littéralement. J’entreprends la descente, et, quelques dizaines de minutes plus tard, je peux m’arrêter sur un petit replat moins exposé.

La descente me fait passer de la Lune à la Terre, et traverser de belles forêts. Je devine qu’il s’agit de la fin du plateau, et que la vallée de Karasjok m’attend non loin.
En moins d’une heure, je suis dans les grands résineux, et je commence à chercher un emplacement de bivouac ; Sans succès. Il n’y a quasiment plus de neige à cette altitude.
Je décide de poursuivre jusqu’à la rivière. C’est encore pire.
Je m’installe sur la berge, et profite d’avoir un peu de réseau pour pouvoir envoyer des nouvelles plus détaillées à mes proches.
Le lendemain, direction Karasjok, en passant exclusivement par la rivière qui, malgré tout, est solidement glacée. Sous la grisaille et sans difficulté, je progresse ; Quelques motoneiges et quelques attelages de chiens de traîneaux « touristiques » passent à côté de moi, toujours en me saluant.
Je dépasse rapidement la ville, et je m’installe un peu plus loin. À peine ai-je décroché mon baudrier, qu’il se met à pleuvoir ; De plus en plus fort, à mesure que je m’installe.
D’après les prévisions, demain ce devrait être le dernier jour de températures positives, avant une semaine plus froide ; Ce qui va amener son lot de problèmes, étant donné que l’humidité s’est infiltrée dans toutes mes affaires, notamment les vêtements en duvet et le sac de couchage.
Le 26 février, on continue sur la rivière jusqu’à son embouchure, et sous le soleil. Je n’aurais croisé personne de toute la journée, malgré les nombreuses traces de passage.
Au bout, j’enchaîne plein Sud sur l’Anarjohka jusqu’à être proche de la frontière Finlandaise, et pose le camp à environ 2km de Karigasniemi. Demain, j’irai voir si l’itinéraire que j’ai prévu d’emprunter entre les Tunturis – ces petits sommets arrondis et nus si caractéristiques de Finlande – est praticable. J’ai un peu hâte, et un peu d’appréhension.
Ce soir, je signe officiellement la fin de la première partie ; La traversée du Finnmarksvidda est bouclée, sans encombre.

Seconde partie : la traversée des Tunturis, de Karigasniemi à Inari.
En jetant un œil dehors, soudain c’est la surprise. Vers 21h00, de sublimes aurores boréales dansent dans le ciel ! Quel incroyable spectacle ! D’immenses vagues vertes, extrêmement visibles, vont et viennent au Nord de ma position.
Depuis ma berge, je ne vois pas les premiers kilomètres défiler. Déjà, je dépasse le pont routier qui enjambe la rivière et conduit à Karigasniemi. Je constate que la neige semble un plus présente ici que dans les 30 derniers kilomètres parcourus, mais j’ai l’impression qu’elle est de mauvaise qualité.
Aussi, plutôt que de continuer encore plus loin jusqu’à l’entrée de la vallée que je souhaite emprunter, je fais un test un peu en amont, dans une zone boisée qui ressemble à celle que je devrais parcourir.
Le constat est sans appel : 40 à 50cm au plus bas de la vallée, une neige incohérente et inconsistante dans laquelle je m’enfonce entièrement à chaque pas. En 2 minutes, je suis épuisé ; En 10 minutes, je n’ai même pas fait 100 mètres, et je suis tombé deux fois.
Le cœur dans les chaussures et la cheville en vrac, je redescend sur la rivière. Je réfléchis brièvement aux options, et pèse le pour et le contre de forcer l’itinéraire originalement planifié.

Il existe une réalité où je passe 3 voir 4 jours à m’épuiser pour faire probablement une dizaine de kilomètres, voir moins, avant d’accéder aux hauteurs d’un Tunturi dont la surface sans arbre me laisserait peut être évoluer sur une neige plus dure ; Mais je n’ai aucune certitude que ce soit vraiment mieux.
Et ça implique de renoncer à la finalité du projet, car à ce rythme, il est inenvisageable d’atteindre ne serait-ce que Inari, sans parler de traverser le lac ensuite pour rentrer à Ivalo.
Il est aussi très probable que ça ne fonctionne pas, que je me fatigue pour rien, que je perde des jours et des provisions inutilement, et que je doive faire demi tour et m’arrêter à Karigasniemi, ce dont je n’ai pas envie.
Où dois-je situer ma priorité aujourd’hui ? Devrais-je rester focaliser sur une toute poignée de jours et une vision à court terme pour respecter un itinéraire que je n’ai effleuré que sur carte ? Ou dois-je repenser mon parcours afin de continuer à skier dans la distance et vers l’arrivée que j’ai voulu définir dès le départ ?
C’est cette dernière idée que je retiens.
J’ai envie de ski plaisir, et j’ai envie d’essayer de mettre plus de chances de mon côté pour rallier au moins le Lac Inari sans devoir prendre un bus ou un taxi par manque de temps – du temps mal dépensé.
Je fais demi tour, la décision est prise en quelques minutes, et sans regret.
Je remonte sur la route Finlandaise, et traverse le poste frontière sous l’oeil curieux des véhicules qui passent, et des douaniers ; Rien à déclarer, je ne fais que passer.
De l’autre côté de la commune, je trouve la parcours motoneige qui continue vers l’Est ; Matérialisé par des croix rouges, il devrait me permettre de rejoindre les montagnes d’ici quelques dizaines de kilomètres, en longeant la route 92 qui part vers Inari.
Si je trouve un passage tracé, ce n’est que pour une centaine de mètres. En sachant que j’ai devant moi une très longue montée avec pas mal de dénivelé, je découvre que les traces bifurquent totalement hors de mon axe de progression.
J’essaie de forcer en restant sur l’itinéraire balisé dans les bois, mais je m’enfonce jusqu’aux hanches par endroit, et ma puka se renverse et se coince. En 45mn je n’arrive pas à faire 400m.

Je décide de sortir sur la route, située quelques mètres à côté de moi ; Je suis résigné à skier dessus, tant pis. Heureusement je n’ai pas à le faire, car dans le fossé de l’autre côté, je trouve des traces de motoneiges qui me permettent d’avancer correctement et en sécurité.
Longer la route sur quelques kilomètres en montée soutenue, ce n’est pas passionnant.
Mais c’est nécessaire, alors je le fais de bon cœur.
En haut, par chance, l’itinéraire balisé que suivent les engins à chenilles est à nouveau tracé. Il change de côté, et s’éloigne de l’axe routier, ce qui est plaisant. J’avance bien, et je suis content de pouvoir continuer ; Même si je reste prudent sur les jours à venir, c’est bon signe. Il est probable que les traces vont se poursuivre au moins jusqu’à la jonction avec la partie un peu plus montagneuse.
Je m’élève dans une grande forêt boréale, qui me laisse entrevoir de belles vues et de belles lumières alentours ; A 15 heures, rincé, je pose mon camp dans une neige très profonde qui termine de m’épuiser.
Sieste, repas, et retour au dodo !
Le 28 février, je continue sur la trace balisée. Il n’y a pas grand chose à en dire ; Le soleil est dehors, et ça fait du bien.
Les kilomètres défilent rapidement, sur un terrain peu difficile. Une nouvelle fois, je ne croise personne aujourd’hui.

Un peu avant 16h, je dresse la tente ; La nuit amène un air glacial, et en un rien de temps, tout l’intérieur de mon bivouac est couvert d’une fine pellicule de givre. Y compris le zip de l’abside, qui est totalement bloqué.
En tentant d’en forcer l’ouverture, je casse le curseur qui se trouve vers l’intérieur. Génial !
Je vais devoir être prudent avec celui situé à l’extérieur…
En jetant un œil dehors, soudain c’est la surprise. Vers 21h00, de sublimes aurores boréales dansent dans le ciel ! Quel incroyable spectacle ! D’immenses vagues vertes, extrêmement visibles, vont et viennent au Nord de ma position.
C’est la première fois que j’en vois, aussi étonnant que cela puisse paraître. J’en ai bien eu quelques unes, lancinantes, lors de mon trek à l’automne 2021, mais elles étaient blanchâtres et diffuses. Rien à voir avec celles-ci, qui pour le coup, ressortent aussi bien que ce que l’on voit parfois en photo.
En parlant « photo » quelle déception de n’avoir pu les photographier correctement. Le regel soudain a bloqué plusieurs boutons de mon boîtier, et m’a empêché de dévisser le filtre polarisant ; J’ai quand même gardé deux images, pour me souvenir.

Le jour de mon anniversaire, j’entame par une descente bien raide et dangereuse, le long de la route ; Le sol est béton, je prend une vitesse dingue, et je suis à deux doigts de me faire éjecter de mes skis.
La vision de deux SUV qui arrivent face à moi, à quelques mètres de la piste, me garde droit sur mes lattes, sans fausse note, malgré le champ de bosses qui s’ouvre à la sortie du virage.
Le chemin est plus cabossé aujourd’hui, et les montées me fatiguent rapidement ; En début d’après midi, après le passage d’un pont, je bloque. Des deux traces se séparent, je ne sais pas laquelle s’oriente dans la bonne direction ; Quelques vérifications sur le téléphone et le GPS me permettent de choisir, puis de poursuivre.
Un peu avant 15h00, je pose la tente dans une belle clairière, près des arbres.
Anniversaire oblige, ce soir, je m’offre un bel extra de calories, à base de bonbons, qui viennent à merveille accompagner la tablette de chocolat blanc ; Encore un peu plus de 120km jusqu’à l’arrivée.

Le 02 mars sera une journée ordinaire. Pas vraiment de difficulté, si ce n’est une qualité de neige très variable.
Quelque part au milieu de la forêt, un panneau bleu ; Me voilà sur le chemin des montagnes et d’Inari / Ivalo. C’est un bon indicateur de ce qui me reste à faire, soit, respectivement, 60 et 110km.
Je commence à envisager de terminer en 19 jours au lieu des 20 prévus ; Non pas pour satisfaire une quête de vitesse, mais simplement pour m’offrir une journée de repos et de récupération supplémentaire. J’en aurais besoin pour essayer de réparer la peau du visage qui me fait souffrir, faute de pouvoir me nettoyer correctement.
Nouvelle journée, nouvelle météo.
Ce matin, la neige se met rapidement à tomber. Puis arrive le vent.

En moins d’une heure, je décide de me couvrir intégralement le visage, avec cagoule et masque. Bien m’en a pris, je suis fouetté par le grésil, puis à nouveau la neige.
J’ai l’impression de ne faire que monter ; C’est long, c’est lent. En point d’orgue, la montée raide sur un tunturi, en plein blizzard. J’en prend plein la figure, je ne vois rien, et la neige colle de nouveau sous mes skis.
Je me souviens que les deux dernières fois que j’ai du franchir un col en pleine tempête, ça s’est assez mal fini. L’an dernier j’étais prisonnier des éléments, et l’année d’avant, je tombais d’une corniche en descendant à l’aveugle… Ne pas y penser !
Je prends mon temps, je reste concentré ; Je vois le chemin, et je suis bien couvert ; Je ne risque rien. Patiemment, je gagne le sommet, et j’en redescend immédiatement.

Un peu plus bas, je prend le temps de souffler et de me restaurer ; Puis je continue vers le bas. Je prends plaisir à glisser entre les arbres, où la neige est parfaite.
Puis, vers les 15h, une nouvelle fois, j’érige mon abri. Le temps est toujours gris et neigeux, mais cela semble doucement s’améliorer ; Il n’y a pas de réseau ici, et ça fait du bien.
Le 04 mars, il neige encore un petit peu, mais globalement, on tend plutôt vers une éclaircie.
Il n’y a que peu de passages de motoneiges par ici, du coup je me retrouve avec une portance assez aléatoire ; Je n’avance pas bien vite. Au plus j’avance aujourd’hui, au plus je botte.
Vers 14h00 c’est tout simplement impossible de continuer à avancer. Je me suis déjà arrêté un nombre incalculable de fois pour gratter la semelle des skis, où mes peaux longues prennent la glace.
Je décide de les enlever et de les remplacer par des demi peaux, qui ne couvrent plus que le milieu de mes planches au lieu de la longueur complète. J’ai beaucoup moins d’accroche avec, mais elles semblent plus enclines à gérer les changements de température de la neige.
Par contre, je sens qu’à la moindre montée, je décroche immédiatement. Et les descentes se font désormais en mode « fusée » incontrôlable.
Au moins, sur le plat, j’avance bien.
J’espère juste qu’elles me tiendront jusqu’au bout.
La tente est posée dans une belle clairière, sous un ciel de fin d’après midi magnifique. J’arrive à capter à nouveau un peu de réseau, et je décide de réserver l’hôtel à Ivalo pour une nuit de plus. Je serais en avance, c’est maintenant certain.
Plus que 6 jours sur les skis.

La nuit est vraiment froide ; Toute la tente est une gangue de glace, de même que la forêt alentour.
Un peu plus de 30 minutes après le départ, je croise Cédric, un français qui évolue à skis et pulka, et qui est parti de Ivalo pour une itinérance de 15 jours. On discute un moment, lui aussi avait pour projet d’aller au Groenland…
J’aime son approche minimaliste de ce loisir – rapidement coûteux. Une pulka basique, un brancard en cordes et branches, quelques sacs, pas de lyophilisé. C’est étonnant et rafraîchissant de voir ça.
Pendant ce temps, je suis équipé comme un porte avions, pour skier dans des traces de motoneiges bien balisées… c’en est risible.
Lui aussi est dépité de suivre les traces, mais lui aussi n’a pas le choix ; Il a tenté le hors pistes, et même avec des skis plutôt larges voir avec les raquettes, ça ne passe pas. On va dire que ça nous rassure mutuellement : ce n’est pas notre niveau technique ou notre engagement qui doit être en cause, mais une neige réellement abominable là haut en cette saison.
On se quitte là dessus, chacun dans une direction opposée.
Pour moi, ça signe l’arrivée sur le lac de Muddusjärvi, immense et nimbé de brume. J’avance bien, avec mes demi peaux ; En tout cas jusqu’à la sortie du lac, où m’attend une immonde montée, qui me met en difficulté, même à pieds.
Je dois forcer mes appuis et prend tout le poids de la pulka pleines hanches ; Mes jambes sont raides, et mes articulations me font un mal de chien, jusqu’à rejoindre la route au dessus.
Pour le reste de l’après midi, je ne fais globalement que monter ou presque.
Je pose ma tente tout proche du Lac Inari et de la commune du même nom ; Ces 4 prochains jours, je vais enfin skier sur l’étendue infinie de ce fameux lac !

Dernière partie : la traversée du Lac Inari, jusqu’à Ivalo.
Je vais désormais errer sans but sur cette étendue d’eau grande comme un océan intérieur.
Dans ce décor de cinéma, dans cette perle de glace, je dérive ; Je suis devenu un navigateur, un explorateur. Je suis devenu une sorte de pirate, en quête de son trésor.
Voilà, le 06 mars marque l’arrivée sur le Lac Inari, en Finlande.
J’ai du mal à me rendre compte que j’ai déjà réussi ma traversée en arrivant ici. Une dernière descente extrêmement raide, et je suis sur la glace presque nue.
Je concrétise ainsi mon voyage, en réalisant l’enchaînement du Finnmarksvidda et d’un parcours qui va me ramener à Ivalo, en passant par les Tunturis et cet immense lac.
Jusque vers 13h00, je fais un peu plus de 10km en pleine ligne droite ou presque ; Les perspectives sont indescriptibles. J’ai l’impression d’être l’aiguille dans la botte de foin.
Les traces sont innombrables : motoneiges, skis, attelages, piétons, vélo …
Je réalise rapidement que l’itinéraire direct jusqu’à Ivalo est bien trop court pour remplir 4 journées ; Je progresse bien plus facilement ici, à plat, que dans les forêts. Aussi je vais devoir improviser un parcours allongé, et ce n’est pas pour me déplaire.
Je vais désormais errer sans but sur cette étendue d’eau grande comme un océan intérieur.

Dans ce décor de cinéma, dans cette perle de glace, je dérive ; Je suis devenu un navigateur, un explorateur. Je suis devenu une sorte de pirate, en quête de son trésor.
Il n’y a pas de carte mystérieuse avec une grande croix rouge marquée dessus ; Pas d’équipage non plus, ni de bateau – quoique la pulka pourrait y ressembler. À partir de cet instant, je ne suis plus soumis aux lois du temps.
Je n’ai plus ni cap, ni boussole.
Ivre du vide, je fonce vers une île, fais le tour d’une seconde ; Et sur les bords d’une troisième, j’accoste et y jette mon camp.
Ma pelle frappe le sol frénétiquement, et n’y rencontre que neige et glace.
Et si c’était ça, mon trésor ?
Le 07 mars, c’est une dernière fois que je m’abandonne aux vents et aux courants. Sans but, et sans autre objectif que de naviguer aussi librement qu’il m’est donné de le faire.
La journée défile sous mes spatules.
J’embrasse la chaleur du soleil, qui brûle mon visage ; J’embrasse les sons inquiétants qui remontent des abysses. Le crissement des skis sur le sol gelé ne permet pas de masquer les craquements sinistres qui me parviennent régulièrement.
Je profite une dernière fois de cet environnement exceptionnel.
Qui pourrait croire que les espaces les plus vides et silencieux sont aussi ceux qui offrent le plus, à qui sait voir et écouter ? Il faut en tout cas le vivre pour en parler, pour y croire, et pour en ressortir transfiguré.
Déjà la sagesse me rapproche des rivages : le mauvais temps s’annonce pour demain. Aussi, je reprends en main ma boussole, et m’en vais rejoindre la trajectoire pré-déterminée qui va me ramener vers Ivalo.
Au regard de ce qui est annoncé, demain sera une journée de repos méritée.
Sans surprise, le 08 mars, je me réveille sous d’importantes chutes de neige, beaucoup de vent et une visibilité nulle.
Je n’ai pas de regrets à enchaîner les siestes jusqu’à la fin d’après midi.

Dès demain, je vais rejoindre le bout du lac, et le début de la rivière Ivalojoki.
Quand arrive le matin suivant, je pars sous un ciel encore chargé.
Il me faudra une grande partie de la journée pour voir se rapprocher l’entrée de la rivière. À mesure que je m’en approche, les motoneiges se multiplient. Signe que je retrouve bel et bien la civilisation, qui jusqu’à maintenant, ne m’a pas manqué.
Je m’engage sur l’Ivalojoki en fin d’après midi, et après quelques kilomètres le long des premières maisons, je pose une dernière fois mon bivouac sur la berge, à l’abri des arbres.
La nuit est glaciale, mais j’en profite autant que possible ; C’est la dernière fois avant très longtemps que je peux me coucher sous les étoiles, les fesses dans la neige (techniquement, au dessus).
Nous voici à la toute fin de mon périple.
Le 10 mars, en un peu moins de 4 heures, j’arrive au pied de l’hôtel, skis aux pieds.
Après quasiment trois semaines d’errances solitaires, je peux affirmer que je n’ai pas envie d’être là, et surtout, que j’ai l’impression de ne pas appartenir à ce monde là.
Je suis complètement déconnecté.
Machinalement, je commence à démonter mon brancard, et à ranger mon matériel proprement, au devant de l’hôtel et sous le regard d’un nombre affolant de touristes, pour la plupart français et curieux.
Je discute un peu, puis direction la chambre.
Je jette tout, j’étale partout. Il faut que mon matériel puisse sécher les deux prochains jours.

Quant à moi, il faut plutôt que j’aille me « mouiller » ; La douche n’est clairement pas un luxe ! À part sur mon visage – entièrement brûlé par les éléments – je n’ai toutefois pas pris trop de dégâts.
L’application régulière de talc sur mes pieds a un peu limité la casse, j’en suis content.
Après le grand nettoyage, et parce que je n’ai vraiment pas envie d’un gros repas, je pars faire quelques courses au supermarché local. Marcher me semble tellement étrange ! Je tangue ! C’est bien la première fois que cela m’arrive.
Retour dans la chambre : sandwich, soda, quelques biscuits salés et quelques bonbons.
J’essaye de dormir, mais comme toujours après des dizaines de nuits sous tente, c’est tout simplement impossible de trouver le sommeil. Le confort n’en est pas ; Et le moindre bruit qui n’est ni le vent, ni la tente qui claque au vent, me tient réveillé.
Ça y est, je retrouve les « gens » et tout ce que ça m’inspire : de l’agacement.

Il faut dire aussi que je ressens des émotions conflictuelles après ce projet ; Pour le moment, j’ai une désagréable sensation, l’impression d’un échec plus qu’une réussite.
J’ai déjà mis le doigt sur la raison : je n’ai pas fait le voyage de la manière dont je l’avais voulu. Et pour moi, le chemin a définitivement autant – si ce n’est plus – d’importance que la destination ; Il va falloir prendre le temps de me poser, d’y réfléchir et de le digérer.
Je sais que je vais de toute façon devoir m’acclimater et temporiser quelques temps, surtout après une sortie aussi longue.
En attendant, lorsque je ferme les yeux ce soir, je tire un trait définitif sur ma petite aventure ; Mais même les paupières solidement closes, je ne peux m’empêcher de revoir et de revivre ces journées irréelles.
J’ai vécu une nouvelle parenthèse de vie, dans un rythme bien plus naturel qu’à mon quotidien ; Traverser ces paysages uniques provoque toujours un séisme au cœur, et des fibrillations à l’âme.
Cette fois encore, je repars avec des souvenirs plein la tête, et l’envie de très vite recommencer.
La nuit termine de me plonger dans une profonde léthargie ; Quelque part dans l’obscurité, je navigue encore quelque part sur le Lac Inari, ivre de liberté, et ivre de sommeil.
Et avec le sommeil vient l’apaisement ; Et avec le sommeil viennent les rêves.
Et la promesse d’autres aventures…

